« Sacco et Vanzetti » à Avignon : le salut hitlérien qui assassine la pièce

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Dans une salle de quarante places bondée, deux acteurs bouleversants font revivre l’histoire vraie de deux ouvriers anarchistes exécutés à tort dans l’Amérique des années 30 — un texte juste, un jeu habité, une émotion intacte. Jusqu’à ce que le juge, en pleine tirade, termine son plaidoyer par un salut nazi. Ce geste anachronique ne dénonce rien : il retourne la pièce contre elle-même, et le metteur en scène, à force de vouloir fustiger les préjugés anti-américains, finit par y sombrer lui-même.

Voilà un défi relevé à Avignon: mettre en scène cette terrible injustice que fût l’exécution à mort de deux ouvriers anarchistes italiens dans les Etats unis des années 30.

Cette salle qui contient à peine 40 spectateurs est pleine à craquer. La scène est petite. Devant nous, sont assis deux hommes, et un lampadaire allumé, les sépare. Ils sont emprisonnés pour un crime qu’ils n’ont pas commis. Bien que dans deux cellules différentes, ils se livrent tour à tour à travers la cloison.

Deux hommes, deux personnalités, aussi attachants l’un que l’autre.` L’un le fervent militant sans attache, l’autre le père de famille anxieux. L’un accepte son destin car il croit à la vérité de son engagement politique, quitte à détruire toute possibilité d’être libéré injustement.

L’autre est un homme engagé en politique mais aussi dans une vie familiale auprès d’une femme aimée et leurs enfants. Son militantisme ne suffit pas à masquer la peur qui l’envahit petit à petit jusqu’à leur mise à mort sur la chaise électrique.

Très vite, le meneur d’hommes vient soutenir son compère, lui parle sans cesse, pour l’empêcher de sombrer dans la folie.

Lequel des deux aurions-nous été ?

Le tribun enflammé, sûr de sa vérité implacable, le militant incorruptible, ou bien le doux et pragmatique père de famille, dont la conviction politique ne parvient pas à éteindre le feu de l’angoisse ?

Le premier nous convainc, nous emporte dans la défense des innocents, du combat pour l’égalité, la liberté. Il nous transporte intellectuellement dans un discours militant, juste, fort, et courageux.

L’autre nous entraîne avec ses tripes. On le voit se débattre avec son angoisse, sa peur de mourir, de perdre les siens, la vie. Il nous arrache le coeur avec ses cris, ses mains tremblantes.

Lequel des deux aurions-nous été ?

Les éléments de l’affaire se dévoilent tout au long de la pièce. La projection des photos des véritables protagonistes, en noir et blanc, rend le récit très poignant.
On les a donc accusé à tord d’un meurtre dont Ils sont innocents. Aucun témoin, aucun indice, aucune preuve ne justifie leur emprisonnement. Bien au contraire, des preuves de leur innocence s’accumulent. Mais le shérif en charge de l’affaire ne veut pas céder. Les positions politiques virulentes de cette période poussent le shérif à transformer ces malheureux en victimes expiatoires, en prototypes de l’anarchiste, jugé dangereux pour la société américaine de cette époque.

Alors, un autre crime leur est imputé Cette fois-ci le shérif s’acharne, et sous la menace, finit par trouver une seule femme prête à apporter un témoignage, qu’elle doit apprendre par coeur tant son récit est loin de la vérité. Et sur la foi de ce seul témoignage, la sentence sera prononcée et mise à exécution.

Le plaidoyer du juge, vociférant sur sa chaise louis XV, tapissé du drapeau américain tourne malheureusement à la mascarade. Tout y est surjoué. Le metteur en scène tombe dans les clichés anti-américains primaires. Déjà, le politicien corrompu prêt à les faire libérer pour obtenir des voix est accoutré de telle sorte qu’il devient le méchant du dessin animé. Ce costume violet, ce chapeau, cette caricature exaspérante du riche américain, produit le premier malaise.

Puis, le juge vociférant, plongé peu à peu dans l’ombre, finissant son plaidoyer par un salut hitlérien, provoque un malaise détestable. Une rage au fond de ma gorge se déploit. Nous y voilà: le fameux point Goldwin. L’anachronisme du geste et cette nouvelle attitude politique qui tend à considérer que tout adversaire politique, tout opposant à la liberté, ne serait, pas seulement un « fasciste », mais un véritable nazi, est nauséabonde.

Doit-on vraiment rappeler ce que fût le nazisme et ses millions de morts pour oser établir une telle comparaison?


Ce geste efface toute la démonstration généreuse et politique de cette pièce.
Tous les détails donnés aux spectateurs quant aux ressentis physiques des prisonniers lors de la mise à mort, n’émeuvent plus car le sentiment d’être pris au piège de la radicalité de la pensée anti-américaine nous étreint. Nous ressortons emporté par un militant digne et un humain fragile, mais le propos est gâché. Cette fois-ci le ridicule tue. Il tue la justesse et la force de ces deux magnifiques acteurs. Le propos s’est retourné contre lui-même. Le réalisateur, comme le shérif, le politique et le juge, est happé par ce qu’il croit dénoncer: les préjugés anti-américains, une autre forme de racisme.


SACCO & VANZETTI, texte Alain Guyard, mise en scène Pierre Lericq — avec Jean-Pierre Bugnon et Sylvain Bugnon (Les Frères Bugnon / Productions Rire sous Cape) — musique Pierre Lericq — 1h20, à partir de 12 ans — Théâtre des Barriques, Salle Bleue, Avignon — du 4 au 25 juillet (relâches les 8, 15, 22 juillet), à 14h10 — 20€/14€/10€ — réservations : 04 13 66 36 52


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