Pépite : « Le Schpountz » au Lucernaire, le rire magnifié, la caricature désamorcée.

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Dans l’adaptation resserrée d’Arthur Cachia, mise en scène avec Delphine Depardieu, Le Schpountz retrouve au Lucernaire toute la tendresse et toute la drôlerie du texte de Pagnol, servi par une troupe d’une justesse rare. La mise en scène finit de construire une adaptation d’exception.

Sur l’affiche du film dans la dernière scène, la mention « Yaourt-Meyerboom » a survécu — clin d’œil conservé aux studios fictifs imaginés par Pagnol. Mais c’est bien la seule trace qui subsiste de cette charge caricaturale. Arthur Cachia, dans son adaptation, a fait le choix inverse de celui du scénario original : là où Pagnol multipliait les noms à consonance juive pour opposer ces gens du cinéma aux patronymes bien de chez nous de la famille provençale, la version théâtrale gomme entièrement cette dimension. Le nom reste, affiché, presque décoratif ; la caricature a disparu de la scène.

Une savoureuse intrigue

Irénée Fabre, jeune commis dans l’épicerie de son oncle à Marseille, rêve de cinéma et se voit sans cesse rabroué par sa famille et son entourage. Une équipe de cinéma parisienne débarque dans la région pour un tournage en extérieur. Pour se moquer de lui, un des techniciens fait croire à Irénée qu’il a été repéré pour son « génie comique » et lui promet un contrat à Paris. Irénée, transporté de joie, croit dur comme fer à sa vocation et part pour la capitale, laissant tout derrière lui. À Paris, il découvrira la mystification tandis que Françoise, une scripte qui s’est prise d’affection pour lui, va s’attacher à réparer l’humiliation. Le conte sur la cruauté qu’on inflige aux rêveurs et aux naïfs connaitra une fin heureuse.

UNE ADAPTATION D’UNE INTELLIGENCE RARE

Rien, ou presque. Pas de studio de cinéma reconstitué, pas d’épicerie marseillaise en trompe-l’œil, pas de wagon ni de villa cossue : Delphine Depardieu et Arthur Cachia ont fait le pari de la simplicité. Un plateau presque nu, quelques accessoires et des éléments mobiles, et c’est tout. La pièce est construite autour du jeu : treize personnages joués par de six comédiens font exister les lieux et les moments. Le texte de Pagnol, porté par la troupe avec une précision d’horloger, suffit à nous faire voyager de la salle de l’épicerie aux studios parisiens.

L’adaptation d’Arthur Cachia est une réussite. Il a su réduire Le Schpountz dans un format resserré ; nous ne perdons rien ni le fil de l’intrigue ni l’émotion du texte original. Arthur Cachia nous offre toute l’équation : la naïveté touchante d’Irénée, la cruauté si ordinaire de ceux qui s’amusent de lui, et puis l’immense tendresse que l’on connait chez les personnages de Pagnol. La mise en scène, co-écrite avec Delphine Depardieu, impose un rythme qui ne faiblit jamais et transforme la contrainte du petit format en une force comique redoutablement efficace.

UNE TROUPE SANS FAILLE

Chaque comédien mérite d’être nommé. Arthur Cachia, en Irénée Fabre endosse le point de gravité d’une pièce à l’équilibre rare : sa naïveté n’est jamais ridicule, elle est bouleversante. La tendresse qu’il fait circuler dans la salle fait le sel du spectacle. Axel Blind, dans le double rôle de l’oncle Fabre et de Mr Meyerboom, impressionne par la netteté et l’épaisseur qu’il offre à ces deux figures d’autorité aux antipodes l’une de l’autre. Patrick Chayriguès, qui endosse à lui seul Mme Fenuze, le barman, Galubert, l’accessoiriste et le portier, parycicipe à la virtuosité de la troupe : cinq silhouettes, cinq voix, cinq corps différents, enchaînés avec brio. Simon Gabillet, en Casimir et Charlet, apporte une drôlerie physique précieuse, il a un sens du contretemps comique parfaitement calibré. Milena Marinelli, en Françoise et Rita Camélia, tient l’équilibre délicat entre la sincérité du sentiment et l’ironie du milieu du cinéma — un double rôle qu’elle négocie avec une grande finesse. Jean-Benoît Souilh, enfin, en Astruc, campe avec autorité et une pointe de cynisme savoureux l’un des rouages de cette machine parisienne qui broie et fabrique des vedettes. Ensemble, ils forment une troupe où l’on sent un travail collectif d’une exigence rare.

UN THÉÂTRE PRESQUE DE RÉPERTOIRE

Le film de 1938 part d’une anecdote de tournage. En 1934, pendant le tournage d’Angèle, des curieux des villages voisins venaient observer les prises de vues. Parmi eux, un jeune homme modeste cherchait à se faire passer pour quelqu’un d’important — le chef opérateur, amusé par la supercherie, le surnomme « le Schpountz » et l’équipe lui fait miroiter, par jeu, une carrière d’acteur en lui faisant signer un faux contrat. Pagnol, mis au courant, en tire un scénario écrit en pensant directement à Fernandel, qu’il juge capable de tenir ensemble le registre comique et l’émotion. Le tournage a lieu de mars à septembre 1937, à Marseille et ses environs. Sa réussite tient notamment à sa construction en mise en abîme : une équipe de cinéma est filmée par une vraie équipe de cinéma — un dispositif narrativement neuf pour l’époque. Le film contribue à installer Fernandel comme grand comique populaire, tout en portant, sous la farce, une réflexion plus sérieuse sur le rire, le mépris social et la vraie nature du talent — ce que l’adaptation d’Arthur Cachia restitue dans toute son équation aujourd’hui au Lucernaire.

La pièce est parfaite en termes de rire, parfaite en termes d’émotion, parfaite pour le respect qu’elle porte à son public ; elle est porteuse d’un plaisir intense et rare. On en sort avec le sentiment d’avoir assisté à un théâtre de répertoire, au sens où la pièce s’inscrirait dans une histoire commune visceralement francaise ; on savoure le fameux tout condamné à mort aura la tété tranchée ; on pense au Dîner de cons, dont Le Schpountz pourrait bien être un lointain ancêtre, une origine historique et patrimoniale.

La salle ne s’y trompe pas : elle rit d’un rire franc, généreux, presque continu, ce rire de bonheur qui signe le plaisir simple et profond du théâtre populaire au meilleur sens du terme.

CE QUE L’ADAPTATION FAIT DE L’ANTISÉMITISME DE 1938

Reste la question posée en ouverture. Le texte de Pagnol, écrit en 1938, porte la marque de son temps : ce jeu sur les noms à consonance juive, Meyerboom en tête que l’auteur affuble du sobriquet « Yaourt » pour en souligner l’étranger, relevait d’une xénophobie et d’un stéréotype antisémite qui à l’époque augurer le pire. « Yaourt » était là, précisément, pour appuyer ce côté anti-francais, la preuve d’une différence qu’on moque avant même de la nommer. La même moquerie, le même rire glaçant que l’on a entendu dernièrement dans un meeting où Mélenchon dans une triste pitrerie posa un accent forcé sur un patronyme juif.

Or c’est précisément là que l’adaptation d’Arthur Cachia achève de construire sa grande réussite. Plutôt que d’exhiber cet anachronisme ou de le taire par confort, la mise en scène choisit une troisième voie, plus difficile : elle le désamorce sans le nier. Le nom reste — affiché, presque décoratif, comme une trace assumée du texte d’origine — mais la charge caricaturale, elle, a disparu de la scène. Rien n’est expurgé au point de trahir Pagnol ; rien n’est conservé au point de cautionner ce que 1938 laissait passer sans y penser.

C’est cette dernière intelligence qui finir de faire de ce Schpountz un authentique chef-d’œuvre.


LE SCHPOUNTZ, d’après Marcel Pagnol — adaptation et mise en scène Arthur Cachia et Delphine Depardieu — avec Arthur Cachia, Axel Blind, Patrick Chayriguès, Simon Gabillet, Milena Marinelli, Jean-Benoît Souilh — scénographie Emmanuel Charles, costumes Marion François, lumières Didier Brun, musique Polérik Rouvière — 1h25, à partir de 8 ans — Théâtre du Lucernaire, Salle Rouge, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris — du 2 septembre 2026 au 10 janvier 2027, mercredi-samedi 19h, dimanche 16h (relâche le 9 septembre) — 32€/27€/16€/10€ — 01 45 44 57 34, billetterie-lelucernaire.tickandlive.com. Crédit photos: © Ville d’Aubagne


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