« Côte à côte » au Théâtre Montparnasse : deux pulsions de mort et de rire se regardent en chien de faïence

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Un critique de cinéma taiseux, un livreur exubérant et primesautier, une chambre d’hôpital. Le sujet — deux opposés forcés à la rencontre — est connu. Fred Proust choisit le parti de l’excès : ce qui sépare Jacques et Luidgi est aussi ce qui les réunit.


Deux hommes, un lit d’hôpital, l’obligation de se supporter. Le théâtre de boulevard a mille fois fait ce lit-là. Côte à côte tient malgré ce sujet éculé, par un parti pris simple : pousser chaque personnage jusqu’à son excès.

Deux excès, un seul lieu

Jacques Boyer, critique de cinéma, n’est pas discret : il est muré, retranché dans un mutisme qui a fait toute une vie de jugement sans exposition de soi. Luidgi, le livreur, n’est pas enjoué : il déborde, il envahit, il comble l’espace d’une parole sans pause.

On rit beaucoup. Les excès contraires  sont parallèles.  Le silence de l’un et le bruit de l’autre logent au même endroit, deux formes d’une même pulsion de mort.

Une pulsion qui cherche à s’échapper et  c’est là le vrai sujet de la pièce ; sous la comédie de la rencontre improbable, ce n’est pas la différence qui sépare.  La vivance de Luidgi n’était qu’un bruit destiné à couvrir le même vide que le mutisme de Jacques. Deux faux semblants qui se cognent, et de ce choc naît un peu de vie. Pas malgré l’excès : par lui.

Le biais est l’excès, et mécaniquement la gauloiserie, chez Proust, vire à une inflation de blagues salaces. Nous voici (enfin !) libérés de l’air du temps. Quelle joie de renouer avec une époque où les hommes étaient aussi graveleux que tendres et respectueux. Quelle joie aussi de découvrir un Russo insoupçonné. Daniel Russo défend avec brio et intelligence un personnage d’une profondeur et d’une variété dont on se souviendra longtemps. Il déplie, avec une précision qu’on ne lui aurait pas spontanément prêtée, une vérité humaine qui sait bouleverser. Autre générosité, Laurent Gamelon offre cette même humanité à la caricature de son personnage. Fannie Outeiro compose, dans un rôle bref, des vignettes ciselées, et chacune de ses apparitions est juste.

La mise en scène de Philippe Lelièvre doit à son parcours de comédien, elle dit sa  science du plateau et du public ; sa direction d’acteurs est précise, sans excès justement.

Le décor de Casilda Desazars, chambre d’hôpital sobre et esthétique laisse toute la place aux deux comediens. Tandis que la musique de Frédéric Fresson, discrète, sait  glisser d’une scène à l’autre sans surligner ce que le texte dit déjà.

Sous le rire, Côte à côte dit une chose plus âpre : silence et débordement sont les deux masques d’une même sensibilité. Trio de comédiens solide, mise en scène juste, fous rires garantis — le détour vaut la peine, d’autant que le geste nous réconcilie avec notre gourmandise pour la paillardise, que nous n’aurions jamais dû quitter.


Texte Fred Proust — Mise en scène Philippe Lelièvre — Avec Daniel Russo, Laurent Gamelon, Fannie Outeiro — Décors Casilda Desazars — Costumes Claire Djemah — Lumières Philippe Sazerat — Son Frédéric Fresson — Théâtre Montparnasse, jusqu’au 20 décembre 2026.


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