Cher membre,
Nous nous retrouvons ce samedi pour une magnifique entrée de saison. À l’issue de la représentation, nous poursuivrons nos échanges autour d’un pot de première, en présence du metteur en scène et de Sandrine Bonnaire. Celles et ceux qui n’ont pas l’adresse sont invités à m’écrire. La pièce est exigeante et demande une préparation : c’est l’objet de ce préambule, que j’ai voulu bref, et que je vous conseille vivement de lire afin de profiter pleinement de la représentation.
Il faut voir la pièce comme une œuvre, pas comme un témoignage.
Sarah Kane achève 4.48 Psychose en 1999, quelques semaines avant sa mort, à vingt-huit ans. La pièce est créée après sa disparition, en juin 2000, au Royal Court de Londres. Elle se compose de vingt-quatre fragments, sans personnages nommés ni indications scéniques. Une voix de femme y parle de sa dépression, d’un amour perdu, de son désir de mourir, et de ses entretiens avec son psychiatre. Le titre renvoie à l’heure — 4 h 48 du matin — où l’autrice se réveillait au plus fort de ses crises. On a souvent lu ce texte comme une lettre d’adieu. Kane, elle, s’y voyait avant tout comme une autrice de théâtre en quête d’une forme nouvelle.
L’histoire de la pièce en France
En France, l’histoire de la pièce passe par deux jalons principaux. Christian Benedetti monte dès 2001 au Théâtre-Studio d’Alfortville, l’une des toutes premières versions scéniques françaises.

Mais c’est la version de Claude Régy qui a marqué le théâtre français : créée le 1er octobre 2002 aux Bouffes du Nord à Paris, elle nous livrait, pendant près de deux heures, une Isabelle Huppert immobile et silencieuse, prisonnière d’un halo de lumière, portant le récit de ses obsessions intériorisées. Un ami de notre collectif, Gérard Watkins, y tient le rôle du médecin.
En 2014, l’adaptation de Sara Llorca, coécrite avec Charles Vitez, en fait une apostrophe rageuse au public. Sara(h) Kane/Llorca est assise au milieu de cette salle d’attente figurée par des chaises disposées en cercle, tandis que le danseur DeLaVallet Bidiefono habille le propos d’une allégorie de la colère, de la folie et de la dépression.

En 2016, Christian Benedetti programme sa mise en scène. Benedetti connait bien Sarah Kane, il inaugurait en 1997 son théâtre à Alfortville avec un auteur associé prestigieux, Edward Bond, protecteur de Kane. Ce fut magnétique : 1h12 d’une performance jouée par Hélène Viviès, immobile debout plantée au sol face public dans une mise en scène minimaliste.

La pièce est aujourd’hui l’une des plus jouées du théâtre contemporain, des grandes salles aux petites compagnies. Jacques Osinski s’inscrit dans cette histoire avec un choix net : Sandrine Bonnaire est seule en scène. Si chez Régy, le médecin avait un corps, chez Osinski, il n’en a plus.
La parole du sujet face au discours de la science
La pièce oppose deux discours. D’un côté, celui de la médecine : listes de médicaments, symptômes, tests, diagnostics. De l’autre, celui d’une femme qui parle, crie, aime, se moque et supplie. La science (on le sait!) ne s’intéresse pas au sujet, elle s’intéresse à ce qui se mesure.
Les césures, signe de la vérité du sujet
Le texte est plein de coupures : tirets, blancs, phrases interrompues, mots isolés, suites de chiffres qui se dérèglent. On pourrait y voir la preuve d’un esprit qui se défait. Ce serait une lecture médicale, une lecture en manque d’un diagnostic. Nous lisons autrement ; le sujet apparaît justement là où le discours se casse : dans le lapsus, le silence, la phrase qui s’arrête. Les césures de 4.48 Psychose ne sont pas des trous dans le sens. Ce sont les endroits où la vérité du sujet se fait entendre. La forme éclatée de la pièce n’est pas un symptôme. C’est ce que la pièce veut dire.
Zimra, un psychiatre devenu spectre
Au centre du texte, il y a la relation entre la patiente et son psychiatre. Leurs échanges sont courts et durs. Elle lui reproche de rester à l’abri derrière sa fonction. Il répond par des questions et des protocoles. La rencontre n’a jamais lieu.
C’est peut-être là que Jacques Osinski voit juste. En confiant tout le texte à Sandrine Bonnaire seule, il fait du psychiatre une présence hallucinée, une voix que la patiente porte en elle et fait parler. Le médecin ne peut plus être un vrai partenaire. Il devient un autre qui n’est pas autre. Ce que le psychanalyste Georges Zimra appelle avec justesse un spectre : une figure qui occupe la place de l’Autre sans jamais répondre. Un spectre qui nous apparait dans chaque nom de molécules, de protocoles, dans chaque apostrophe désespérée.
Beckett
Notre collectif, qui connaît tout le travail sur Beckett de Jacques Osinski ; nous savons déjà ceci : on y retrouvera à coup sûr sa manière de travailler Beckett: la même attention à la voix seule, à une parole qui s’adresse à quelqu’un qui ne vient pas. A samedi.



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