Nous avions préparé notre soirée d’étude de la pièce avec un argument : la parole du sujet face au discours de la science, les césures comme lieux de vérité, un psychiatre devenu spectre. La représentation a tenu ses promesses, et au-delà. Car ce que nous n’avions pas anticipé, c’est ce que le jeu de Sandrine Bonnaire allait produire en nous.
Sandrine Bonnaire, une actrice venue du réel
Née en 1967 à Gannat, dans l’Allier, au sein d’une famille nombreuse, Sandrine Bonnaire n’a pas appris à jouer : elle a été trouvée. Maurice Pialat la découvre adolescente et lui confie à seize ans le rôle de Suzanne dans À nos amours (1983), qui lui vaut le César du meilleur espoir. Agnès Varda en fait la vagabonde de Sans toit ni loi (1985), César de la meilleure actrice. Suivent Sous le soleil de Satan de Pialat, Monsieur Hire de Patrice Leconte, et La Cérémonie de Claude Chabrol, qui lui vaut, avec Isabelle Huppert, le prix d’interprétation à Venise. En 2007, elle passe derrière la caméra avec Elle s’appelle Sabine, portrait bouleversant de sa sœur autiste et de l’abandon institutionnel dont elle fut l’objet. Sandrine Bonnaire sait la vie d’un être enfermé hors du lien. Elle sait ce que la psychiatrie peut en faire.
Sarah Kane : l’autre n’existe pas
Ce que raconte Sarah Kane c’est que l’autre n’existe pas. Ou plus exactement : qu’il est là, présent, nommé, interpellé, parfois supplié, et que pourtant il demeure insaisissable. Le psychiatre (Frédéric Leidgens) répond par molécules, par ordonnances, par protocoles. Toute la pièce est une adresse, au psychiatre, au monde, à nous public. Nous sommes traversés par cette demande tandis que chaque adresse tombe dans le vide. Le drame de 4.48 Psychose est devant nous : l’autre présent/absent (bravo à Jacques Osinski pour le choix de la vidéo) est spectral, et le sujet ne parvient à le saisir. Kane écrit l’expérience d’un monde, de notre monde, où l’altérité se dérobe, où l’amour lui-même ne trouve plus de corps à rejoindre. Au sein de ce dénuement naissent la colère, l’ironie. Et le désir d’en finir.
Le texte, seulement le texte
Il faut rendre hommage au jeu formidable de Sandrine Bonnaire. Elle ne psychologise pas. Elle ne compose pas une malade. Elle joue le texte, seulement le texte, et alors il se produit autre chose en nous. Nous accédons à cette part que l’on pourrait appeler autistique de la grande dépression : le grand déprimé ignore l’autre, non par indifférence, mais parce qu’il est tout entier envahi par ses névroses, saturé d’une douleur qui ne laisse plus de place au lien. On dira que le psychiatre de la pièce est un très mauvais praticien. On dira aussi que ses manquements et erreurs ressemblent à des choses connues. On dira encore que cette psychiatrie-là, celle du protocole et de la mesure, isole définitivement le patient au lieu de l’accueillir. Tout cela est vrai. Mais Sandrine Bonnaire, par un jeu si humain et si juste, nous ouvre la pensée même de la patiente. Nous avons écrit que la patiente parle à quelqu’un qui ne vient pas. L’un n’empêche pas l’autre : elle parle aussi, et peut-être surtout, depuis un lieu où l’autre ne peut plus venir. Sandrine Bonnaire nous ouvre l’âme d’une femme qui n’est pas psychotique, en ceci qu’elle ne délire pas (sa lucidité est tranchante, souvent drôle, toujours exacte), et en ceci qu’elle sait ce qu’elle perd : elle ne peut saisir l’autre, et elle le sait dans une immense douleur. C’est cette douleur, nue, sans commentaire, que la comédienne nous donne à voir. Un insight qui nous reste longtemps après la représentation.
Brillant et édifiant.
4.48 Psychose, de Sarah Kane. Traduction : Vanasay Khamphommala. Mise en scène : Jacques Osinski. Avec Sandrine Bonnaire. Théâtre de l’Atelier, place Charles-Dullin, Paris 18e, du 24 septembre au 15 novembre 2026.



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