Avec Les Bonnes de Jean Genet, la troupe de la Comédie-Française s’installe à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, du 17 septembre au 25 octobre 2026, dans la mise en scène de Carme Portaceli. Deux sœurs, une maîtresse, et un jeu de rôles où l’on ne sait plus qui est qui. Une lecture d’une intelligence rare, portée par des comédiennes qui dépassent tout ce que l’on connaît de l’incarnation. S’il ne fallait voir qu’une pièce en ce début de saison, ce serait celle-ci.
Solange et Claire, deux domestiques, répètent en cachette la mort de Madame. L’une joue Madame, l’autre joue sa sœur, et le rite recommence. Genet écrit en 1947 une cérémonie où l’humiliation devient théâtre.
Écrivain de l’humiliation, Genet crache sa haine sur les possédants, vomit la bourgeoisie, dynamite l’ordre établi. Délinquant proclamé, enfant terrible abreuvé de communisme (orienté à la fin de sa vie – et de sa pensée –, vers un antisémitisme brut) et de marginalité, il pousse sa pensée jusqu’à l’extrême, flirtant avec le délire idéologique. Il est un auteur incandescent, dangereux, à manier comme de la nitroglycérine. Sa prose sulfureuse exige d’être maniée avec adresse.
Ce qui circule entre les deux sœurs
Ce que Carme Portaceli met en lumière, c’est ce qui circule de conscient et d’inconsient entre Solange et Claire. Rien ne s’arrête. À peine l’une s’identifie-t-elle à l’autre que la jalousie surgit, puis l’envie, puis de nouveau l’identification. On pense à l’enfant de saint Augustin, que Lacan aime citer, pâle d’un regard amer devant son frère au sein de leur mère : l’image de l’autre est à la fois ce que je suis et ce que je n’ai pas. Les deux sœurs sont ce miroir l’une pour l’autre. Elles se haïssent comme on haït ce que l’on est, et s’aiment pour la même raison.
Madame n’est alors que le point de fuite de ce va-et-vient, le tiers, l’ailleurs et aussi l’objet. La haine qu’on lui voue est celle d’une image idéale qu’on voudrait être et qu’on ne peut que jouer. Tout le rite consiste à la tuer sans jamais y parvenir, faute de pouvoir sortir de la relation en miroir.
Des instants de perversion pure : l’une fait de l’autre son jouet
C’est là que la lecture devient délicieuse. Par moments, le jeu bascule : une des sœurs cesse de jouer avec l’autre et se met à jouer de l’autre. Elle la transforme en jouet, en toys, en objet, en instrument de sa jouissance. On voit à l’œuvre la structure même de la perversion : ne plus reconnaître l’autre comme un sujet, en faire le support de sa propre jouissance. Puis les places s’échangent, et celle qui était l’objet reprend la main pour faire de l’autre son jouet à son tour. Ces instants sont d’une justesse remarquable, et d’une intelligence de lecture de l’œuvre qui force l’admiration. La pièce est à ce titre comme nouvelle tant elle est renouvelée. La psychologisation habituellement périlleuse au théâtre, cette fois, construit le chef d’oeuvre.
Des comédiennes surnaturelles et une metteuse en scène qui entend
Élissa Alloula (Solange) et Edith Proust (Claire) sont magiques, au-delà de tout ce que l’on voit d’ordinaire en matière d’incarnation. Les rôles semblent les habiter plutôt qu’elles ne les jouent. Anna Cervinka, en Madame, complète ce trio. L’ensemble est surnaturel. Les trois comédiennes nous habitent longtemps apres le représentation.
La metteuse en scène espagnole Carme Portaceli signe ici une lecture à la fois littéraire, psychanalytique et psychologique, et une direction d’acteurs exceptionnelle. Elle entend ce qui se passe entre les deux sœurs et le donne à voir avec une précision rare. C’est ce qui fait de ces Bonnes un spectacle à part.
LES BONNES – Texte : Jean Genet – Mise en scène : Carme Portaceli – Avec Anna Cervinka (Madame), Élissa Alloula (Solange) et Edith Proust (Claire) de la Comédie-Française – Dramaturgie : Inés Boza – Scénographie : Paco Azorín – Costumes : Silvia Delagneau – Lumière : David Picazo – Musique et son : Jordi Collet – Travail chorégraphique : Ferran Carvajal – Assistante à la mise en scène : Ruth Orthmann – Production : Comédie-Française, en coproduction avec l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet – Durée : 1h50 – Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Grande salle, 4 square de l’Opéra Louis-Jouvet, Paris 9e, du 17 septembre au 25 octobre 2026, du mardi au dimanche (20h30 en semaine, 15h le dimanche) – Réservations ou 01 53 05 19 19 – Présentation sur le site de la Comédie-Française Crédit photo © Agathe Poupeney



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