« Orso et moi » à La Colline, bouleversant spectacle de Géraldine Martineau sur la maternité

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Au Petit Théâtre de La Colline, jusqu’au 17 octobre 2026, Géraldine Martineau signe et joue Orso et moi, mis en scène par Justine Heynemann : les cinq premières années d’un lien entre une mère et son fils, racontées comme une épopée. Un texte intime écrit avec une pudeur rare, des interprètes formidables, et cette question qui traverse tout le spectacle : de quoi rêvent les mères ? Un immense moment de théâtre.


La naissance d’Orso devait être le plus beau jour de leur vie. L’enfant frôle la mort, la mère perd connaissance, le couple se fissure. Pour ne pas sombrer, la mère embarque son fils dans un imaginaire de pirates : la maison devient un bateau, la fiction une bouée de sauvetage.

Que veulent les femmes ? De quoi rêvent les mères ?

Freud, rapporte Ernest Jones, aurait confié un jour à Marie Bonaparte : « La grande question restée sans réponse et à laquelle moi-même n’ai jamais pu répondre, malgré mes trente années d’étude de l’âme féminine, est la suivante : que veut la femme ? » Lacan y entendra plus tard un lapsus : la femme, au singulier, n’existe pas. Il y a des femmes, une à une. Orso et moi ne prétend pas répondre à Freud. Mais le spectacle renvoie, avec délicatesse à une autre question: de quoi rêvent les femmes ? De quoi rêvent les mères ? Les femmes et mères, les mères qui sont aussi des femmes ? C’est là, dans cet « aussi », que la pièce bouleverse.

Une aventure féminine, de la direction du théâtre au plateau

Orso et moi est d’abord une belle aventure humaine, ou plutôt une aventure féminine. Julie Deliquet, qui succède à Wajdi Mouawad à la tête de La Colline, imprime à sa programmation une couleur féminine, et elle le fait joliment : Léonora Miano, Emma Dante, Isabelle Lafon, et une adaptation de Svetlana Alexievitch, La guerre n’a pas un visage de femme, viennent peupler la saison 2026-2027.

Au sein de cette saison, Orso et moi est né de femmes qui s’entraident. Le spectacle est programmé sur une proposition de Pauline Bureau. Géraldine Martineau écrit et joue, Justine Heynemann met en scène, Marie Hervé signe la scénographie et les costumes, Héléna Castelli les lumières, Charlotte Avias la chorégraphie. On entend aussi la voix d’Isabelle Martineau, la mère de l’autrice. Une chaîne de femmes et de transmission, transmission du traumatisme aussi, exactement ce dont parle la pièce.

Le talent de Géraldine Martineau

Il faut rappeler qui est Géraldine Martineau. Actrice, autrice et metteuse en scène, elle a reçu le Molière de la révélation féminine en 2016 pour Le Poisson belge, le prix Jean-Jacques Gautier en 2019 et le Molière du jeune public en 2020 pour son adaptation de La Petite Sirène. Pensionnaire de la Comédie-Française de 2020 à 2023, elle a ensuite mis en scène L’Extraordinaire Destinée de Sarah Bernhardt, qui lui a valu une nomination au Molière de la mise en scène. Avec Orso et moi, elle ajoute une écriture d’une grande justesse à ce parcours.

Un texte intime, dit avec pudeur

Le texte part d’un matériau autobiographique, mais la fiction prend le relais. Rien n’est étalé. La pudeur est partout, dans les mots comme dans le ton. La force du geste est de mythifier l’ordinaire en lui insufflant la poésie du rêve. Avec la même force cet ordinaire figure notre familier. La matière est pourtant rude : l’accouchement qui tourne mal, la culpabilité, la peur de ne pas avoir l’instinct maternel, la séparation du couple. Martineau les dit sans jamais s’y complaire, avec le courage qui consiste à parler d’une maternité non idéale.

« Je prends l’eau. Mais je tiens fermement la main de mon fils. » Toute la pièce est dans cette phrase. Elle dit la mère qui coule et la mère qui tient, la femme qui s’effondre et celle qui se relève, sans jamais que ces deux mères se séparent.

Une interprétation formidable

Sans doute est-ce là le rêve des mères : pouvoir le dire. Cette pièce double sa légitimité, car elle est authentique, et aussi car elle clame le besoin de dire. Géraldine Martineau porte le récit avec une simplicité et une intensité qui emportent tout, tandis qu’Ulysse Chaffin, musicien et créateur sonore, fait surgir les silhouettes tiers d’un récit qui glisse peu à peu vers le fantastique. La maternité mérite bien d’être racontée avec le souffle qu’on réserve d’ordinaire aux grandes batailles.

Un texte pudique, des interprètes magnifiques, une salle qui se reconnaît. Orso et moi ne parle pas qu’aux mères : il parle d’amour, beaucoup et de la peur de perdre l’autre, et de la difficulté à le laisser devenir lui-même. À voir absolument à La Colline.


ORSO ET MOI – Texte : Géraldine Martineau (à paraître en septembre 2026 à L’Avant-Scène théâtre) – Mise en scène : Justine Heynemann – Avec Géraldine Martineau et Ulysse Chaffin – Scénographie et costumes : Marie Hervé – Lumières : Héléna Castelli – Création sonore : Ulysse Chaffin – Chorégraphie : Charlotte Avias – Assistanat à la mise en scène : Jinane Dolbec – Voix de la mère : Isabelle Martineau – Écriture des titres poétiques projetés : Melvil Martineau – Production : Soy création, coproduction La Colline – théâtre national – Spectacle programmé sur une proposition de Pauline Bureau – Durée estimée : 1h20 – La Colline, Petit Théâtre, 15 rue Malte-Brun, Paris 20e, du 23 septembre au 17 octobre 2026, le mardi à 19h, du mercredi au vendredi à 20h, le samedi à 17h30 – Représentation Relax le samedi 10 octobre à 17h30 – Réservations ou 01 44 62 52 52 – Tarifs : de 8 à 16 € avec la carte Colline, plein tarif 33 €


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David Rofé-Sarfati est psychanalyste (Association Lacanienne Internationale, Espace Analytique) et fondateur de L’Autre Scène. Dans sa clinique, il reçoit à Paris 17e et développe une réflexion originale sur la psychanalyse du comédien et s’est spécialisé dans les enjeux psychiques de la PMA.

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