1. La glace. 2. Les batailles d’eau. 3. Rester debout après l’heure du coucher et avoir le droit de regarder la télé. Une enfant de sept ans apprend que sa mère a « fait une bêtise ». Elle ouvre un cahier et commence une liste : toutes les choses qui valent la peine de vivre. La liste la suivra des années, jusqu’à l’âge adulte, jusqu’au million d’entrées. Au Théâtre de l’Œuvre, Laurence Gray la déplie devant nous, avec nous et par nous. Tendre et joyeux.
Duncan Macmillan, l’auteur qui écrit contre le vide
Le dramaturge britannique Duncan Macmillan a construit une œuvre qui regarde en face les zones où la parole se dérobe : l’addiction dans People, Places and Things, l’angoisse de procréer dans un monde en péril dans Lungs, la tyrannie du langage dans son adaptation de 1984 avec Robert Icke.
Every Brilliant Thing, (Toutes les choses géniales) écrit avec le comédien Jonny Donahoe et créé au début des années 2010, est sa pièce la plus jouée. Elle a fait le tour du monde sous la forme d’un seul-en-scène où le public tient les rôles secondaires. La pièce parle du suicide et des tempéraments suicidaires, de cette pente qu’une mère transmet comme un héritage et dont l’enfant redoute de recevoir sa part. Elle en parle avec une tendresse souriante, sans pathos et sans déni. La liste n’est pas un remède, elle est une adresse. Une adresse du désir. Elle est une chaîne de signifiants qui tient le sujet au bord du trou.
Laurence Gray, une présence qui tient la salle
Laurence Gray qui signe la mise en scène avec Bénédicte Bailby porte seule le récit pendant une heure et quart. Elle est la narratrice à tous les âges : l’enfant qui ne comprend pas, l’adolescente qui découvre le silence, l’étudiante qui tombe amoureuse, l’adulte qui vacille à son tour. Son jeu évite le piège de la performance. Elle sait faire venir l’emotion. Il faut une force singulière pour ce rôle. La comédienne doit écouter autant qu’elle parle, accueillir ce que le public lui renvoie, rattraper une hésitation, rire d’un imprévu, puis revenir au fil du drame. Laurence Gray possède cette qualité d’accueil. Accueil du texte, accueil du public.
Des spectateurs reçoivent des papiers numérotés ; à l’appel de leur numéro, ils lisent une entrée de la liste. D’autres jouent le père, le vétérinaire, l’amoureux. On pouvait craindre une fabrication forcée, cependant que la spontanéité inverse l’équation. La participation est le sens même de la pièce. La pièce elle même devient occurrence de la liste.
Une résilience intelligente
Toutes les choses géniales n’est que résilience. Une résilience intelligente qui part du sublime quotidien : le goût d’une glace, une chanson entendue au bon moment, le papier bulle sous les doigts. Macmillan ne cherche pas un sens à la vie ; il recense ce qui, dans la vie, fait signe. Le sublime ne se loge pas dans l’exception, il se loge dans un banal qu’on sait regarder. La tendresse de l’écriture et le sourire et le talent de Laurence Gray ne désamorcent pas la gravité du sujet ; ils la rendent supportable, et par là pensable. La comédienne offre cette expérience unique : une émotion fabriquée à plusieurs, qui renvoie chacun à sa propre liste. Il faut y aller, et accepter de lever la main quand elle demande un volontaire.
Toutes les choses géniales
De Duncan Macmillan, avec Jonny Donahoe
Traduction : Ronan Mancec
Mise en scène : Laurence Gray et Bénédicte Bailby
Avec Laurence Gray
Durée : 1h15
Théâtre de l’Œuvre, 55 rue de Clichy, 75009 Paris
Du 5 octobre au 22 décembre 2026, les lundis et mardis à 19h



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