La Mélancolie des paquebots : le chat de Schrödinger fait salon

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Quatre amis viennent enterrer un cinquième, qui n’est pas mort. Avec La Mélancolie des paquebots, Benoît Lambert signe une comédie noire et joyeuse, entre Marthaler et le chat de Schrödinger, où l’on rit, beaucoup, d’un vieux monde qui sombre et où la verticalité du temps redevient merveilleuse.

Ils arrivent pour un enterrement. Quatre hommes endimanchés prennent place dans ce qui reste d’un intérieur bourgeois : des meubles fatigués, une lumière de fin de règne, des cartons d’archives ou de déménagement. Un salon que le siècle aurait oublié de débarrasser. Ils sont venus dire adieu à un vieil ami. On pense à Christoph Marthaler, à ses chœurs d’hommes immobiles qui se tiennent au bord du néant avec une politesse infinie. Et puis l’ami paraît. Il n’est pas mort !

Une scène dramatique avec cinq hommes en costumes noirs, dont l'un est allongé sur le sol, tandis qu'un autre, avec une canne, crie. Des boîtes sont empilées en arrière-plan et des œuvres d'art ornent les murs.

Ainsi s’ouvre un spectacle au bord du délire, au bord du débordement, où chaque chose devient son contraire et où il faut avancer coûte que coûte, le sourire aux lèvres, le rire en réserve. Première gourmandise : le chat de Schrödinger. Tant que personne n’ouvre la boîte, tant que le doute demeure, le chat est mort et vivant à la fois. Le vieil ami est ce chat-là. Lorsqu’il sort de sa boîte, à travers un rideau de lanières en plastique comme on en voit dans les abattoirs, il est cacochyme ; il semble vivant, il semble mort. Benoît Lambert aime le théâtre, et la boîte, c’est le théâtre : ce lieu où les morts reviennent saluer, où rien n’est tranché avant la chute du rideau, où notre regard de spectateur décide, chaque soir, de ce qui est vivant et de ce qui est mort.

Homme en costume noir tendant la main vers un drapé blanc, portant une couronne de fleurs.

Ce deuil impossible lancera une série de gags, la superposition des états tournera au quiproquo, la métaphysique cèdera la place au numéro de music-hall. Freud nous a appris que la mélancolie naît quand l’ombre de l’objet perdu tombe sur le moi. Ici, l’objet se refuse : c’est une mélancolie sans cadavre, une nostalgie sans objet, et c’est d’une drôlerie irrésistible. Les moi gesticulent, plein feu. C’est du théâtre, et on adore.

Benoît Lambert, l’économiste qui préféra les clowns

Normalien, formé à l’économie et à la sociologie, Benoît Lambert fonde en 1993, avec le comédien Emmanuel Vérité, le Théâtre de la Tentative. Il dirige le Théâtre Dijon Bourgogne de 2013 à 2021, puis La Comédie de Saint-Étienne, Centre dramatique national. De La Conversation interrompue (1999) à Que faire ? (Le retour) (2011), en passant par Ça ira quand même (2002), son théâtre revient avec une fidélité obstinée sur le marxisme et l’effondrement des utopies révolutionnaires, et il y revient par le rire. La Mélancolie des paquebots prolonge cette veine.

Pour la première fois, ou peu s’en faut, il réunit une distribution d’hommes : Robert Angebaud, Antoine Besson, Christophe Brault, Étienne Grebot et le complice historique Emmanuel Vérité. Ces cinq-là sont inoubliables. Lambert dit vouloir régler ses comptes avec l’amitié virile et la bêtise masculine. Il le fait sans cruauté, avec la tendresse de celui qui se sait du même bord, et grâce à l’immense talent de sa troupe.

Pourquoi des paquebots ?

Le titre vient de Flaubert. Dans les dernières pages de L’Éducation sentimentale, le romancier expédie en quelques lignes les années vides de Frédéric Moreau : « Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues. Il revint. » Une vie tient dans cette ellipse. Le paquebot devient le lieu de la mélancolie : on s’y déplace sans rien faire, emporté vers un ailleurs qui ne change rien, parmi des inconnus le temps d’une traversée. Les cinq hommes de Benoit Lambert sont ces passagers-là. Ils ont voyagé, ils ont espéré, et ils reviennent sans savoir ce qu’ils cherchaient.

La mélancolie du titre n’est pas celle de l’homme effondré ; c’est celle de l’homme saisi par le désespoir, la désaide, le Hilflosigkeit, qui regarde son monde s’éloigner depuis le pont, un verre à la main, et qui choisit d’en rire.

Une silhouette assise dans un fauteuil, éclairée par une lumière dorée à travers des drapés translucides, créant une ambiance mystérieuse.

Éloge de la verticalité

Un paquebot est une architecture verticale. De la salle des machines aux cheminées, il empile les ponts comme une ville ses étages. Le spectacle de Benoît Lambert rend son honneur à cette verticalité ; son geste est précieux.

Notre époque est horizontale. Tout s’y écrase dans du même : les images se valent, les opinions se valent, les âges se valent, et le temps qui passe se dissout dans un présent perpétuel. Le passé n’y est plus un héritage mais une dette, une dette dont il faudrait s’exonérer : on solde les comptes des pères, on liquide les croyances d’hier, on fait table rase en croyant faire place nette. Nous savons ce que coûte cette illusion. Une dette symbolique que l’on refuse de reconnaître ne s’efface pas ; elle revient, comme ce vieil ami qu’on enterrait trop tôt.

Lambert prend le contre-pied de cet aplatissement. Sa distribution compose à elle seule une verticale des générations : Robert Angebaud, sur les planches depuis 1962, partage le plateau avec Antoine Besson, seul nouveau venu de la bande. Sur cette scène, le temps ne s’abolit pas. La verticalité du temps, des croyances et des générations n’est pas un fardeau mais une ressource qui donne à voir le merveilleux : celui d’un vieux monde qui chante en sombrant, et d’abord celui du théâtre, art vertical par excellence, avec ses cintres et ses dessous, où chaque soir des vivants rejouent les morts pour d’autres vivants.

Quand la fête devient théâtre

La mise en scène de cette mélancolie est aussi une joie. Elle paraît spontanée, décidée à la minute, à peine construite ; elle donne le sentiment d’une écriture vivante, au fil de l’eau, inventée devant nous. Un pupitre apparaît, on y branche un micro, le fil est trop court ; le personnage renonce au micro et au pupitre. Plus tard, un pape passera devant ce micro abandonné, le découvrira et s’en servira. L’art d’une improvisation apparente.

Un homme en costume assis sur un canapé, tenant une tête de cheval en papier, se cache le visage avec sa main.

Le théâtre est une fête. Celui de Benoît Lambert confirme l’adage et en renverse l’équation : la fête construite sous nos yeux par ces personnages aussi égocentriques qu’avides de faire équipe est théâtre. Une fête où nous guettons le naufrage. Nous sommes invités, supporters à la manière de celui qui, dans les tribunes d’un match de football, croit dur comme fer qu’en suivant la balle des yeux il lui imprimera la bonne trajectoire. Consentants, actifs, nous sommes de la fête. Tels les observateurs de Schrödinger, nous gardons vivant, par notre regard, ce que la pièce déclarerait morte.

La Mélancolie des paquebots est la plus belle façon d’être nostalgique : celle qui consacre, dans une messe votive de la verticalité, notre désir de théâtre et notre amour des acteurs.


La Mélancolie des paquebots – Texte et mise en scène : Benoît Lambert – Avec Robert Angebaud, Antoine Besson, Christophe Brault, Étienne Grebot, Emmanuel Vérité – Assistanat : Étienne Rabaud – Scénographie et lumière : Antoine Franchet – Costumes : Violaine L. Chartier – Son : Fabrice Drevet – 1 h 15, dès 15 ans – Du 6 au 16 octobre 2026 à La Comédie de Saint-Étienne, du 24 novembre au 2 décembre au Théâtre Dijon Bourgogne, du 5 au 13 décembre au Théâtre de La Tempête (Paris) – Crédit photo : Sonia Barcet


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David Rofé-Sarfati est psychanalyste (Association Lacanienne Internationale, Espace Analytique) et fondateur de L’Autre Scène. Dans sa clinique, il reçoit à Paris 17e et développe une réflexion originale sur la psychanalyse du comédien et s’est spécialisé dans les enjeux psychiques de la PMA.

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