La Musica deuxième au Vieux-Colombier : L’ombre de « cet amour-là » est tombée sur le moi

Adeline d'Hermy et Alexandre Pavloff dans La Musica deuxième de Marguerite Duras, mise en scène Arnaud Desplechin, Vieux-Colombier
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Au Vieux-Colombier, Arnaud Desplechin met en scène La Musica deuxième de Marguerite Duras. Un homme et une femme, le soir de leur divorce, parlent jusqu’à l’aube. Ils ne se sont pas désaimés. C’est bien pire : ils s’aiment toujours, et cet amour n’a plus nulle part où se vivre. Ni ensemble, ni l’un sans l’autre. La mise en scène, d’une grande justesse, étire le plateau d’un bout à l’autre de la salle dans la scénographie épurée de Rudy Sabounghi : chaque rapprochement y devient une traversée. Adeline d’Hermy et Alexandre Pavloff sont magnifiques. Elle passe du rire au désespoir, lui de la supplication à la rage, et tous deux portent cette nuit blanche avec une intensité rare. Cet objet théâtral de grande qualité, dont il faut féliciter chaleureusement toute l’équipe, ouvre largement aux associations, à la réflexion et à l’élaboration.

Il est venu voir comment elle vivait sans lui, « dans ce nouvel état ». Elle laisse passer un temps : « Celui de ne plus aimer ? » Il répond : « Non. Celui d’aimer. »

Michel et Anne-Marie viennent de divorcer à Évreux. Le soir venu, ils se retrouvent dans l’hôtel où leur mariage avait commencé. Chacun a quelqu’un qui l’attend ailleurs. Ils pourraient partir. Ils restent, et parlent jusqu’à l’aube. Desplechin étire le plateau d’un bout à l’autre de la salle et place les deux sièges aux extrémités : chaque rapprochement devient une traversée, chaque étreinte un retour au point de départ.

Une musique qui ne sait pas finir

En 1965, Duras écrit La Musica. Vingt ans plus tard, elle prolonge la nuit et crée La Musica deuxième avec Miou-Miou et Sami Frey. Pendant ces vingt ans, elle a entendu « les voix brisées de ce deuxième acte, défaites par la fatigue de la nuit blanche », et vu ses amants demeurer « dans cette jeunesse du premier amour, effrayés ». Arrachés l’un à l’autre « par les forces mauvaises de la passion », ils ignorent encore qu’ils ont été « eus ». La première partie de la nuit a le ton de la dispute ; la seconde les rend à l’amour désespéré.

Pourquoi La Musica ? Parce qu’il n’y a pas d’intrigue. Seulement deux voix qui reprennent le même motif, se cherchent, se répondent à contretemps et n’atteignent jamais l’unisson.

Erik Satie aurait écrit Vexations après sa rupture avec Suzanne Valadon : un motif à répéter huit cent quarante fois. Duras compose de même, obstinément, sans cadence finale.

Le rire d’Anne-Marie

Anne-Marie rit. Rire de jouissance et de désespoir : elle mesure qu’il l’aime toujours, et mesure du même coup que l’impasse est totale. Celui qui aime, écrit Freud, « a, pour ainsi dire, payé amende d’une partie de son narcissisme », et ne peut la recouvrer qu’en étant aimé. D’où les supplications de Michel, d’où sa rage : « Je me fous de l’enfer. »

L’enfer, ils l’ont habité. Les infidélités, la jalousie, les bars, et ce soir où il a failli la tuer, alors qu’elle-même voulait mourir. Une seule violence, tournée tantôt vers l’autre, tantôt vers soi. Les infidélités et les bars ne disaient pas le désamour. C’étaient des tentatives désespérées pour remettre de la distance là où il n’y en avait plus. Quand deux êtres sont à ce point confondus, la guerre devient la seule issue hors de la fusion.

Comme un frère et une sœur

Voici le scandale. Cette nuit-là, ils se disent enfin la vérité, et cette vérité les rapproche jusqu’à abolir toute distance. Possible dans la nuit, elle ne l’est pas dans une vie ordinaire, avec ses matins, ses corps, ses compromis. Ils ne se font plus face comme un homme et une femme. Ils se connaissent comme un frère et une sœur, dans une intimité presque incestuelle où le désir n’a plus de place. Le désir a besoin que l’autre demeure autre ; eux sont devenus le même. Anne-Marie le dit presque : ils n’auraient pas dû s’installer dans cette maison, ils auraient dû « rester ici dans cet hôtel ». Leur amour ne pouvait habiter qu’un lieu de passage. Cet amour-là était voué, dès l’origine, à les détruire.

Alors ils cherchent ce qu’ils ont perdu. « Je crois qu’on ne se souvient pas de l’amour », dit Michel. Du désir, il ne reste qu’un oubli total ou une mémoire totale. Anne-Marie : « une mémoire nue ». Entre les deux, aucun passage.

Toujours terminé, jamais terminé

Dans La Femme d’à côté, Truffaut donne pour épitaphe à Bernard et Mathilde : « Ni avec toi, ni sans toi. » Ses amants meurent ensemble. Ceux de Duras survivent, et c’est plus terrible. L’un et l’autre, l’un sans l’autre, seront désormais comme morts. Ils retourneront vers leurs autres, tiendront leurs promesses, vivront en automates. Anne-Marie le sait déjà : « Nous allons aimer moins maintenant, les autres gens. Moins. » Chacun est atteint, selon le mot de Lacan, « au joint le plus intime du sentiment de la vie ».

Ce n’est pas un deuil. Le deuil suppose un objet perdu au-dehors. Ici, l’objet est vivant, il aime encore, et il est perdu au-dedans. De la mélancolie, Freud écrit : « l’ombre de l’objet tomba ainsi sur le moi ». L’ombre de cet amour-là est tombée sur leur moi. Chacun emporte l’autre en soi comme un mort impossible à pleurer, puisqu’il respire encore quelque part et souffre de la même perte. Le chagrin est dédoublé : je pleure pour moi, je pleure pour toi, et je suis précisément celle dont l’absence te fait mal. Le remède impossible et la blessure. Le couple n’est plus ; le lien demeure, indéfectible. La séparation n’a pas tenu sa promesse : délivrer les amants l’un de l’autre.

Il dit : « Nous sommes moins forts maintenant, nous avons perdu de notre force. Nous nous sommes rapprochés de la fin de notre vie. » Duras jugeait cette passion « intenable ». Elle aurait pu écrire une Musica troisième, avec d’autres noms, d’autres villes, et la même histoire : deux êtres nés avec un défaut de fabrication dans la possibilité d’aimer sobrement. « Ce sont des choses qu’on traîne avec soi. » Elle laisse Anne-Marie dire, dans un rire léger, que la fin est inévitable mais qu’« on peut se passer de la proclamer ». L’aube vient. Ils se lèvent et partent, chacun de son côté, brisés.

Dans ces fins sans fin, disait Duras, il y a place pour un recommencement sans fin. Ce n’est pas une promesse. C’est une condamnation.

Ils ne se revirent plus jamais. Jusqu’à la prochaine fois.


Informations pratiques

La Musica deuxième, de Marguerite Duras. Mise en scène : Arnaud Desplechin. Avec Adeline d’Hermy et Alexandre Pavloff. Scénographie : Rudy Sabounghi.

Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris 6e. Du 30 septembre au 11 novembre 2026 : mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 15h (mercredi 11 novembre à 15h). Tarifs à partir de 8 €.

Vue le 11 octobre 2026.


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‌Magali Taïeb-Cohen est psychanalyste et psychologue clinicienne, membre du Mouvement du Coût Freudien. Elle consulte à Paris 18e, à Montmartre. On lui écrit à l’adresse magali.taieb@laposte.net

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