Derrière l’affiche d’une comédie en hommage à Louis de Funès, Jean-Philippe Daguerre raconte une tragédie : celle de l’épouse de Georges Cravenne, le créateur des César et des Molières, que le désir de paix entre Juifs et Arabes a conduite jusqu’à l’irréparable, à l’automne 1973. Une mise en scène inventive, et une pièce qui laisse le spectateur juge.
Tout, dans l’affiche, laisse penser que nous allons assister à un spectacle léger, une parodie du film Les Aventures de Rabbi Jacob, sorti en France en 1973.
Or, cette pièce réserve bien des surprises. Si, en effet, elle débute par un semblant de gesticulations censées rappeler celles de Louis de Funès, le fond s’avère plus intéressant.
La créativité scénique est remarquable. Le décor est en partie projeté sur la scène ; s’y ajoutent des objets dont les acteurs se saisissent au fil du déroulé de la pièce, sans compter un petit film mystérieux, projeté en parallèle du jeu des comédiens, qui montre une femme dont on ne voit pas le visage se rendant dans un aéroport.
La pièce s’ouvre sur une rencontre amoureuse flamboyante. Dans un restaurant, une femme aborde un homme plus âgé, qu’elle croit subjuguer. Face à cet homme mûr, fin connaisseur du monde du cinéma et proche des grands acteurs de son époque, elle ne se laisse pas impressionner et affirme sa préférence pour le théâtre et son dédain pour le cinéma.
Cet homme, Georges, doit ce soir-là convaincre Louis de Funès de jouer dans le film de Gérard Oury, dont le synopsis repose sur la coexistence d’un antisémite français transformé en rabbin, d’un Juif et d’un Arabe.
On suit alors en parallèle les méandres de ce couple et ceux du film. Celui-ci sort sur les écrans en pleine guerre de Kippour, déclenchée par l’Égypte et la Syrie contre Israël. L’épouse, convertie au judaïsme par amour, exaltée, se fait le porte-voix des Palestiniens exilés. Elle devient incapable d’accepter les compromissions de son époux face aux grands de ce monde. Son discours, d’abord sincère et déterminé, devient radical, sans concession, extrême, violent, lancé à la face des ministres et autres hommes illustres que reçoit son conjoint. Françoise Dolto est consultée. Le diagnostic est sans appel : elle souffre de troubles bipolaires, que l’on appelait alors maniaco-dépression.
La fin est dramatique. Certaine de faire évoluer par la force les relations judéo-arabes, elle détourne un avion vers Le Caire en menaçant l’équipage avec une carabine. Une fois à Marseille, elle laisse sortir tous les passagers et sera tuée de sang-froid par le GIPN, aux ordres de ce fameux ministre qu’elle avait humilié à sa table.
Cette pièce est un hommage à cette femme passionnée de théâtre, et à cet homme exceptionnel, Georges Cravenne, grand promoteur du cinéma français, créateur des César, des Molières et des 7 d’or. Ce Juif né pauvre en Tunisie, ambitieux et génial, recevra un César d’honneur en 2000 et mourra en 2009, à 94 ans.
La pièce se clôt sur la photo en noir et blanc de cette femme ; un acteur (son fils réel ?) nous laisse penser qu’elle n’aurait peut-être pas acheté une carabine, mais un pistolet factice. Cette pièce est-elle une farce, une reconstitution, un incroyable déni ou bien une réhabilitation ?
Courez vous faire votre propre opinion !
La Femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob
Texte et mise en scène : Jean-Philippe Daguerre
Avec Bernard Malaka, Charlotte Matzneff, Julien Cigana, Bruno Paviot, Elisa Habibi et Balthazar Gouzou
Durée : 1h40
Théâtre Montparnasse, 31 rue de la Gaîté, 75014 Paris
Depuis le 29 août 2026
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