J’ai vu le film gett. J’ai assisté au procès de Viviane Amsalem. C’est un film pour averti, car il y a au moins trois prérequis à une bonne compréhension de cette histoire.
Tout d’abord, l’action se passe au sein de la communauté juive marocaine installée en Israël dans les années 60. Une majorité de cette immigration ne s’est pas départie de la misogynie, du machisme et de la phallocratie du pays d’origine. Le panachage de français, d’hébreu et d’arabe, la piété inquiète, le fatalisme et les superstitions sont des marqueurs de cette minorité souvent jugée comme archaïque par une société israélienne, versée depuis longtemps dans un culte de la modernité. Il faut à ce sujet, applaudir la prestation de Sasson Gabay qui commet ici un Rav Shimon dont il existe de nombreux exemplaires en Israël et à travers le monde.
Ensuite, si on a compris que le judaïsme accepte le divorce, comprenons aussi qu’il le combat. Le rôle et le mouvement réflexe des proches, des juges, de la société consiste à tout mettre en œuvre pour éviter chaque divorce, pour éviter l’éclatement de chaque famille menacée. Les rabbins expliquaient que si le divorce s’appelle gett et non sefer girouchim, le vrai substantif pour divorce, cela tient à ce qu’un divorce doit être une exception, une anomalie. Le mot gett גט était au temps du Talmud le seul mot qui faisait succéder un tet à un gimel, particularité de la langue grosse de l’anomalie. (Il l’est presque resté, car depuis, seul au 14e siècle, s’est ajouté le mot Ghetto, signifiant d’un tout aussi détestable). Un tribunal rabbinique ne peut contraindre facilement un homme à donner le gett à sa femme. Il ne peut le faire qu’en utilisant le système juridique laïc, après avoir vérifié que le divorce est demandé par la femme au titre d’une raison recevable. Dans le film, l’avocat de Viviane plaide l’absence de rapport sexuel consenti par le mari alors que sa femme l’exige. Mais Viviane refuse d’attester cette raison qui semblait pourtant parfaite.
Enfin, il est obligatoire pour saisir l’histoire de Viviane de savoir qu’elle n’a pas besoin de son gett. Sauf si elle souhaite avoir d’autres enfants, ce qui n’est pas le cas, le gett lui est totalement inutile. Ce qui explique pourquoi les juges n’ont pas obligation à se saisir et préfèrent plusieurs fois renvoyer les parties sans jugement. Ce qui aussi pose, et c’est là, à mon sens, l’objet du film, la question du pourquoi. Mais pourquoi donc Viviane veut absolument son GETT tout en refusant de donner une raison à cette demande ?
Elle ne se présente pas dans ce tribunal rabbinique pour obtenir son gett et par lui obtenir des excuses solennelles. Les excuses nécessaires viendront plus tard de surcroit dans la salle d’attente du tribunal. Viviane ne poursuit pas non plus de retrouver le respect. Elle n’a que fiche de ce concept du male dominant baigné dans un atavisme marocain. Viviane ne cherche pas dans ce gett l’autorisation contractuelle délivrée par son ex-mari à reprendre un autre homme. Elle consent à lui promettre de ne plus connaitre un autre homme. Elle ne réclame pas non plus une somme d’argent, authentique objet d’un gett.
Elle ne veut qu’une seule chose et elle le hurle à la barre du tribunal : la liberté.
Lacan a écrit que le réel qui se symbolise dans l’imaginaire, RSI, c’est la religion. Viviane utilise la religion pour, grâce à ce gett, symbole surdéterminé, obtenir un bout de réel.
Combien de femmes aujourd’hui demandent le divorce fuyant, à raison pensent-elles, une misère conjugale pour découvrir ensuite une vie encore plus misérable ? Car il ne suffit pas de se débarrasser d’un mari encombrant et délétère, il s’agit aussi de se libérer d’une aliénation au discours de l’autre, à la pensée de l’autre. Et Viviane par ce gett renverse la charge du symbolique. Elle utilise le rite religieux pour inscrire dans son réel, pour élaborer son gett, un objet qui n’est plus un gett parmi d’autres, mais le gett de Viviane Amsalem, un gett qui est déjà autre chose, et qui n’appartient qu’à elle. Ce gett qui, comme elle l’a voulu, ne connait pas une raison, une justification, est un signifiant maître, non emporté par une chaine qui le corromprait. Son mari lui déposera le document dans sa main. Viviane triomphera du symbolique pour écrire dans son réel. Elle sera enfin libre. Le dernier plan sur ses mollets et sur ses pieds (dans des chaussures basses, hors de l’aliénation à une séduction sexuée) en marche vers son Gett nous donne cette liberté à entrevoir. Au bout de sa quête, elle sera libre (libre et quête ont la même racine en hébreu).
Quant à nous, projetés dans les pas de cette femme, nous marchons avec elle vers sa liberté. C’est l’immense réussite du film des Elkabetz.




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