TROIS COEURS

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J’ai vu « trois cœurs » et me demande si Benoit Jacquot n’est pas extrêmement courageux et téméraire. L’histoire commence sur un quai de gare. Un homme vient de rater son train. Coincé en province, désœuvré, il croise une inconnue et tombe amoureux d’elle. Quelle dose de courage doit-on avoir pour convaincre une production cinématographique, une télé ou le Cnc pour financer un tel projet avec un tel début ? Benoit Jacquot est un intrépide. L’homme et la femme passeront la nuit à discuter, à flâner dans la ville. On aura compris que la femme aussi connait le coup de foudre. Benoit Jacquot, hardi, filme le dix milliardième coup de foudre du cinéma et ce qu’il nous donne à voir fonctionne: on y croit. On croit à cette sidération qui embrasse deux individus lorsque la passion tombe sur eux. On croit à cette séquence : le regard de cet homme sur cette femme, le regard de la femme en retour, et cupidon qui décoche sa flèche. Il faut du talent pour mettre en scène cette romance, et un solide esprit d’entreprise.

L’homme avant de quitter la ville, sur le quai de la gare, convient avec elle qu’ils se reverront à Paris, le rendez-vous est fixé pour la semaine suivante dans les jardins du Luxembourg. Sans connaitre leur nom ou leur adresse les deux presque amants scellent, sur le quai cette gare, ce pacte du Luxembourg. Le romantisme est à son apogée et le caricatural est évité, par courage.

Charlotte Gainsbourg (Sophie) est épatante de vérité, et Pollvoerde (Marc) est surprenant de justesse. Le coup de foudre et son échange de regards sont magnifiquement filmés, et nous renvoient à « Au Fond des Bois » du même réalisateur sur le même sujet de la passion amoureuse et de la question éternelle du pourquoi une femme tombe amoureuse.

Sophie, rentre chez elle, quitte son mari, décide d’arrêter de fumer. Elle annonce à sa sœur : j’ai rencontré un homme ;  sa sœur lui demande : c’est grave ?

Étrange question si prémonitoire du drame à venir. Car le rendez-vous du Luxembourg n’aura pas lieu ; elle est venue, elle l’attend, mais en chemin, Marc a une crise cardiaque et lorsqu’il arrive enfin, il est trop tard, elle est déjà partie.

Leurs chemins se séparent. Le drame se déploie. Elle rentre en pleurs chez elle, retourne auprès de son mari et décide, par dépit amoureux, de le suivre aux états unis, pour une nouvelle vie. Mais le drame se noue un peu plus. Marc rencontre par hasard Sylvie, la sœur de Sophie, en tombe amoureux. Très vite, ils se marient et ensemble ils auront un enfant. Mais Marc, n’a pas oublié Sophie et Sophie n’a pas oublié Marc.

Le courage est grand à proposer un tel pitch, à recruter des comédiens à l’immense talent sur un tel scénario.

Le drame est en place, Marc et Sophie se reverront, tomberont secrètement dans les bras l’un de l’autre, Sylvie l’apprendra et Marc mourra d’amour. Ce drame pourtant si communément romantique tient, nous sommes emportés. Comment expliquer notre plaisir de spectateur sauf à reconnaitre le magnifique jeu des acteurs, la justesse de la bande-son, l’invisible travail de la photo, sauf aussi à y repérer quelques questions essentielles. Parce qu’il ourdit trois énigmes de nos vies, ce film nous parle à nous et à nos inconscients.

1 – C’est quoi être une femme :

Pour Benoit jacquot, de mon point de vue, être une femme consiste à mener un combat sans cesse perdu entre être une conjointe  et être une mère. Sophie et Sylvie, élevées sans père, ne connaissent de la féminité que ce qu’en joue leur mère, Catherine Deneuve, une mère nourricière, occupée strictement à gaver ses enfants, au visage figé, au regard fuyant. Catherine Deneuve, très grande actrice, campe ici une mère qui ne dévisage personne, qui ne pose jamais son regard sur un être et surtout pas sur ses filles. Sylvie n’est plus regardée par son mari, Sophie non plus. C’est devant la TV allumée, ou au cinéma que les deux couples se parlent ou se querellent ou se séparent. Sous le regard de Marc, homme fragile au cœur fragile, Sophie puis Sylvie à son tour se découvrent femme, amoureuse, séduisante et séductrice, mais pour Sylvie cela ne tient pas.

La scène paradigmatique à table où Sylvie demande à Marc de quitter sa place en face d’elle pour s’assoir à côté d’elle, pour profiter du dessert emmené par la mère qui n’a d’yeux que pour son fraisier, dit tout. Déjà, elle rejoint sa mère non-femme, préfère ne plus être sous le regard de son homme. Elle place Marc à la place du père. À cette scène répondent les scènes suivantes où l’on voit désormais Sylvie nourrir son fils dans la cuisine sans faire cas de son mari, papa rentrant du boulot. Tu rentres tôt ? demande-t-elle comme elle aurait pu dire -trop tôt. Et la voix off enfonce le clou : le bonheur est normal, serein, bientôt triste.

C’est quoi être une sœur :

Il y a de la fusion entre Sophie et Sylvie. Sophie assène que sa sœur est la personne qui compte le plus pour elle, Sylvie en écho dit la même phrase. À cette fusion, seule la mère (et  la table des repas familiaux) fait tiers ; Marc est nommé un temps par les deux sœurs « l’homme invisible ». Sophie questionne Marc, elle veut savoir pourquoi il a choisi sa propre sœur. Mais il n’en sait rien, il n’a pas choisi répond — il. Il n’a pas eu le choix ! Car le choix fut inconscient. Il a retrouvé dans l’une quelque chose de l’autre. Dans ce trio de femmes sans homme, un peu incestuel, un peu homosexuel, l’homme invisible Marc va s’objectiver.

Il y a aussi une répartition des rôles entre les sœurs, une est responsable, l’autre peureuse. Sophie décide, Sylvie suit. Et lorsque Marc note — vous vous ressemblez beaucoup, la mère tiers de cette répartition réagit sèchement— ô non!

Il y a deux aliénations à la mère en miroir. Sophie semble pouvoir facilement s’exonérer de la proximité, s’affranchir de la mère, partir loin aux États-Unis, refuser le fraisier en fin de repas, alors que Sylvie ne peut quitter le giron maternel et l’obéissance qu’il impose. C’est Sylvie que la mère ressert à table, qu’elle gave plus, profitant ainsi de sa plus grande soumission, tandis que c’est Sophie qui refuse le gâteau. Sylvie (Chiara Mastroianni) apparait ainsi comme la fille préférée (de Catherine Deneuve !). En même temps, Sophie fume comme sa mère (pour lui ressembler mieux que sa sœur) et c’est le mari de Sophie qui va s’entretenir avec sa belle mère pour sauver son couple. Au fond, une sœur c’est un autre soi, une autre contingence de soi-même, une division qui articule, un pratique clivage et dans « ce couple des possibles », sans père comme tiers, tout homme finira déchu.

 

C’est quoi l’amour :

La réponse de Benoit Jacquot, aventurier courageux, est, il me semble, sûre. La démonstration est poussée très loin par le jeu si  précis des trois acteurs. L’amour est un mystère, une énigme céleste. Il ne survit que sur le mode passionnel. Et sans le corps il n’est rien. Un regard posé sur elle forge la passion entre Sophie et Marc sans que rien d’autre n’explique ce processus magique. Grâce à leur séparation et à sa douleur, cet amour entre eux survit. Des trois cœurs celui qui décide est le cœur de Marc, celui dont on lit le scanner, l’organe, celui qui fait un infarctus avant le rendez-vous au Luxembourg, celui qui tue Marc à la fin de cette tragédie.


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David Rofé-Sarfati est psychanalyste (Association Lacanienne Internationale, Espace Analytique) et fondateur de L’Autre Scène. Dans sa clinique, il reçoit à Paris 17e et développe une réflexion originale sur la psychanalyse du comédien et s’est spécialisé dans les enjeux psychiques de la PMA.

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