En 1962, trois femmes, anciennes déportées d’Auschwitz qui ne s’étaient pas revues depuis la guerre, se retrouvent à Berck-Plage. Dans cette parenthèse de quelques jours, tout est une première fois pour Hélène, Rose et Lili : leur premier vrai repas ensemble, leur première glace, leur premier bain de mer.
Je ne finissais pas de vouloir aller voir ce film. Une amie à qui je proposais de m’accompagner et qui travaille dans une institution juive héritée de la Shoah avait décliné ma proposition par un antithétique mais pour elle salutaire : – j’en ai marre des juifs. J’y allais donc seul. Ce film est tout simplement magnifique parce que Julie Depardieu, Johanna Ter Steege et Suzanne Clement y sont émouvantes, parce que Hippolyte Girardot et Mathias Mlekuz y sont attendrissants, parce que on y entend une belle chanson de Hava Alberstein, qu’on y danse, qu’on y chante, qu’on y boit de la Vodka, qu’on y mange du hareng gras, des knödel et du tzibeless, paté de foie avec des oignons, parce que on y rit et parce qu’on y pleure. C’est un très beau film sur la grande histoire qui s’intrique avec les petites histoires de nos vies, sur les femmes, sur le sens de la vie, sur la dette à notre origine.
C’est un film sur les camps :
Dans un au-delà de la grande histoire, on assiste au destin de trois femmes qui ont survécu à Auschwitz et à la marche des morts. Les marches de la mort eurent lieu à la fin de la Seconde Guerre mondiale lorsque les Alliés se rapprochaient des camps de concentration et d’extermination allemands. Les SS firent évacuer les occupants afin de poursuivre le processus de concentration en Allemagne et de le dissimuler aux yeux des Alliés. Les prisonniers déjà affaiblis par le travail, les privations ou les maladies risquaient la mort au cours de ces marches de transfert d’un camp vers un autre. Plusieurs dizaines de milliers de déportés moururent dans la marche de la mort d’Auschwitz à Loslau soit 56 kilomètres. Aujourd’hui tous les jeunes israéliens se rendent lors de leur scolarité à Auschwitz pour la marche des vivants.
C’est un film sur les femmes :
La marche des morts sépare les trois femmes. Elles reprennent leur vie sans nouvelle l’une de l’autre. Chacune d’entre elles, isolée, respectivement à Paris, à Québec, et Amsterdam, tente de reprendre une vie normale mobilisant dans une soif de vivre une fonction vitale que les femmes possèdent à cause peut être d’une autre fonction, celle de la maternité, le sens aigu que la nature semble leur avoir donné de l’obligation de vivre sans se résoudre à l’atermoiement. Donner la vie oblige à y croire.
C’est un film sur le sens de la vie:
Lili, Rose et Helene ont chacune adopté une position différente par rapport au traumatisme de la déportation et de ce qu’il est convenu d’appeler le syndrome du survivant, conjugaison d’un déni farouche et d’un sentiment de culpabilité radical. Corollairement elles ont pratiqué des chemins différents. L’expression A la vie nous renvoie aussi à la mort qu’elles ont approchée de si prés, dont elles ont senti les relents. Vis-à-vis de cette mort, Helene a résolu, dans un pied de nez que la vie ne vaut que si elle est vécue en femme libre. Elle est une Nancy Huston, une Shulamit Aloni hollandaise. Rose a choisi dans un mépris de cette mort, de vivre une existence formatée, convenue et conventionnelle, si conventionnelle que rien de la déportation ne pourrait s’y repérer. Lili dans un déni de l’horreur a choisi de construire une vie comme si la Shoah n’avait été qu’un intermède tragique. On la voit reprendre sa vie d’avant, son amour d’avant, ses amis d’avant. À son retour à Paris, dans une scène poignante elle débarrasse la table et fait la vaisselle de ce dernier repas familial qu’on imagine une Gestapo ou des gendarmes français avaient interrompu précipitamment. Il y a de la fixation névrotique, donc de la douleur dans leurs postures catégoriques. Durant leur séjour à Berck Plage, les convictions de chacune d’elles se fissurent. Confrontées à leurs sœurs de déportation, elles verbalisent. Elles pourront à Berck élaborer, en chantant, ce petit pas de coté salvateur, mettant en perspective et en débat leurs dogmes aussi forts que suspects, ajoutant de la vie à la vie.
C’est un film sur la dette à l’origine:
Helene, dit à Lili, – tu n’en as pas marre de faire le service après vente d’Auschwitz. Elle lui reproche d’avoir au camp tenté de sauver une déportée au péril de sa propre vie, et d’avoir épousé à la sortie de la guerre un rescapé du camp, un survivant du bâtiment 10, celui des expérimentations médicales. Lili a eu tort, car son narcissisme est en jeu dans cette mission de sauver seule le monde, dans la saisie prétentieuse et étouffante de cette dette au monde. Lili a eu raison, car elle a pu s’inventer par cette mission, se sauver de la folie ou de la dissolution. Rose lui propose une transgression que je ne veux pas ici « spoiler » qui va lui permettre de reprendre son souffle, de continuer à être ce service après-vente tout en cessant alternativement de l’être. Julie Depardieu y est géniale dans le rôle de la maman du réalisateur et ça marche.
C’est un film sur l’universel :
La leçon de ce film est peut-être de nous montrer comment il y a une règle à nous saisir de ce devoir de mémoire et de dette à notre origine, à notre famille et par extension au peuple juif, tout en ne renonçant jamais à transgresser cette règle. L’âme juive est peut-être dévoilée ici dans cette aptitude antithétique qui consisterait, dans un même mouvement, dans un même temps logique, à construire et ériger sans relâche l’ordre symbolique tout en s’obligeant à s’en affranchir. Lacan a écrit qu’il s’agissait pour tout individu de se passer du [nom du] père (symbolique) à condition de s’en servir. Ce film nous parle de cet universel.


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