NORA, NORA, NORA ! DE L’INFLUENCE DES ÉPOUSES SUR LES CHEFS-D’ŒUVRE
d’après Une maison de poupée d’Henrik Ibsen

texte et mise en scène Elsa Granat

Tout ça pour une histoire de fausse signature!


Quand de jeunes actrices et acteurs se penchent en 2024 sur Une maison de poupée, pièce d’Ibsen écrite en 1879, les questions fusent, ça tiraille de partout. Comment Nora a-t-elle pu ainsi accepter son sort et abandonner ses enfants ? Pourquoi ce sacrifice ? Tout ça pour une histoire de fausse signature ! Comment libérer Nora aujourd’hui ? Avons-nous encore besoin de la revoir subordonnée, posture que nous connaissons par cœur ?

Après King Lear Syndrome, Elsa Granat se mue en archéologue pour inverser le processus de destruction du personnage de Nora. Pour nourrir la fiction, elle va fouiller du côté des enfants de l’héroïne, aujourd’hui devenue vieille. Pas question pour eux de prendre soin de celle qui les a abandonnés sans donner d’explication. Et pourtant, en scrutant son passé, ils comprendront peut-être ce qui n’a pas pu se dire.

Sous la houlette d’Elsa Granat, ces jeunes comédiens fraîchement sortis de l’École supérieure d’Art dramatique vont littéralement démonter puis ensauvager la pièce d’Ibsen, nous permettant enfin d’apercevoir le fond de l’âme de Nora et son désir d’accomplissement.

Quand j’ai relu Une maison de poupée, je suis tombée dans des abîmes de perplexité, d’incompréhension. Page après page, soit je criais au génie, soit je m’effondrais. Il y avait quelque chose en lisant ça, où je me disais « c’est pas possible, je peux pas rester calme en regardant un tel processus de destruction s’opérer sur le personnage de Nora pour arriver finalement sur une résurrection ». L’Acte I et l’Acte II ne font qu’étouffer Nora pour ensuite la libérer dans l’Acte III. Ainsi paradoxalement la pièce d’Ibsen qui m’intéressait énormément pour historiciser la pensée de ce qu’on est en train de vivre aujourd’hui, avec le hashtag #metoo, le féminisme tel qu’il se repense et se ré-agit aujourd’hui, une façon très différente des années 70-80. Je me suis dit qu’il y avait dans ce texte comme une pierre angulaire pour arriver à poser dans le temps à la manière d’une frise chronologique l’évolution de la situation de la femme et pouvoir se dire: « tiens, on en est là au XIXe siècle, où en sommes-nous aujourd’hui? »


J’avais deux points pour tracer ma ligne: le personnage de Nora, qui apparaît un peu comme une coquille vide, utilisé pour servir une démonstration importante à son époque puisqu’il décrit ce fait social de domination masculine sur les femmes, et de l’autre, j’avais la possibilité de travailler avec de jeunes acteurs sortant de l’ESAD (École supérieure d’Art dramatique de Paris), aspirant à une carrière, au démarrage après tant de mouvements qui ont soulevé tous les problèmes de dominations, de rapports de force, de harcèlements à caractères sexuels au sein même du théâtre.

J’y ai vu une rencontre importante à tisser entre cette très ancienne Nora et ces très jeunes d’aujourd’hui. Comment peuvent-ils s’emparer du patrimoine de cette chose écrite par un homme ancien pour raconter les rapports humains. Parce qu’Ibsen se défend absolument
d’être féministe. La question que je veux soulever en somme, c’est comment on hérite aujourd’hui du patriarcat.


C’est d’ailleurs la question que je pose dans mes spectacles depuis King Lear, où là il était question de savoir comment est-ce qu’on hérite d’un père très autoritaire. J’avais libéré la parole des filles à certains endroits, notamment en écrivant à Cordélia un grand monologue à la fin du King Lear où elle dit à son père tout ce qu’elle a à dire. Alors que dans la fiction de Shakespeare elle meurt. Point. Réécrire les fictions donc, pour leur rajouter des compléments circonstanciels liés à l’époque dans laquelle on vit permet à ces histoires
de devenir réparatrices aujourd’hui. Elsa Granat

Attention la location au tarif du collectif est close, je réserve ici

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