NORA NORA NORA , Le « female gaze » de Elsa Granat

Scopophilie

L’adaptation (très réussie!) d’Une maison de poupée d’Ibsen par Elsa Granat compose à plus d’un titre une innovation. Sa création remise au fond d’un placard déjà poussiéreux les pièces à tendance wokiste ou au féminisme agressif et belliqueux.

Car Elsa Granat ne cancelle rien, elle ajoute. Elle porte son regard de femme du 21ᵉ siècle sur la pièce d’un homme de la fin du 19ᵉ, Henrik Ibsen. Elle n’en retire rien sauf ce à quoi il faut désormais se départir, sa naissance sexiste. Le dramaturge norvégien fut certainement un grand féministe, mais il procéda d’un regard masculin, de ce que nous appelons aujourd’hui le male gaze. Ce concept fut proposé pour le cinéma dès 1975 par la réalisatrice et critique Laura Mulvey dans un article intitulé : Visual Pleasure and Narrative Cinema (Plaisir visuel et cinéma narratif). S’appuyant sur la théorie de Sigmund Freud de scopophilie, elle introduit cette notion de regard masculin (regard essentiellement voyeur) qui réunit en un seul brin le regard du réalisateur, celui des personnages masculins du film et en final ceux de la salle. Au cinéma, la caméra est l’œil (mâle) du réalisateur et dans cette vision, dans ce cadrage, la femme est regardée, contemplée. Son corps est objectivé, sexualisé. Chaque spectateurice devient voyeur en suivant les mouvements de la caméra, souvent malgré lui, malgré elle. On s’identifie à cet œilleton sur le monde et à ce monde vu à travers le regard d’un homme.

Cette grammaire cinématographique est performative. Chaque film enfonce le clou d’une certaine culture au sein de laquelle le corps de la femme est à la fois fétichisé et normé (à la mesure du patriarcat et de la misogynie). Le passé des personnages est définitivement coincé de ce coté là. Aussi, il nous appartient d’ajouter une nouvelle histoire à chaque personnage de fiction. Ce passé et un nouvel imaginaire associé produira le présent.

Au théâtre, pas de caméra, mais le process subtil reste efficace.

Comment monter Ibsen avec un regard de femme ?

Elsa Granat en a compris beaucoup de l’inversion nécessaire de valeurs. D’abord, explique-t-elle, il s’agit de rééquilibrer les formules de l’échange. L’homme doit apprendre à donner autant que recevoir, à tendre les bras. C’est la transformation de l’homme qui sera garante du changement.

Le texte

Son théâtre enseigne beaucoup. Elle ajoute une épaisseur diachronique au personnage de Nora. Elle invoque d’autres femmes. Elle nous présente trois femmes qui ont contribué à l’écriture, des femmes invisibilisée : Suzannah la femme d’Ibsen, (une femme à la complexité nordique comme disent les universitaires), Camilla Collet, une intellectuelle, femme de lettre majeure de 15 ans son ainée qui lui ai expliqué ce qu’était le mariage pour une femme, Laura Kieler la vraie Nora dont le nom parfois apparait dans une préface.

Les enfants de Nora acquirent une existence propre. Ils jouent, se disputent, se querellent. L’intrigue s’axe sur le personnage de Nora, sur sa personnalité ET SUR SA PENSEE. Les enfants cessent d’être des accessoires des motifs de l’intrigue. Ils viendront demander des comptes à la vieille Nora dans son Ehpad, en fin de vie à et à l’heure des bilans. Ils participent à notre compréhension de Nora. Notre regard abandonne Thorval pour son épouse.

J’aurais pu te parler si j’avais été là, j’aurais pu te dire si j’avais vu tes accouchements j’aurais vu l’arbre de vie dans ton placenta, l’arbre de vie dans tes entrailles, à EMY, tu savais ça que le placenta c’est un arbre, regarde comme ça. Il fait un dessin. Je t’aime au plus dur de qui tu es. Va voir qui tu es va pars et reviens nous quand tu auras vécu intensément. Ce que tu voulais vivre et dire au monde, ne reste pas inaccomplie, inassouvie ne fais plus rien par devoir pour moi.

La mise en scène

Il existe pour le cinéma un instrument de mesure aussi simpliste qu’efficace : le test de Bechdel. Il évalue le degré de male gaze d’une oeuvre. Il connait trois critères : Il doit y avoir au moins deux femmes nommées (nom/prénom) dans l’œuvre ; qui se parlent et qui parlent de quelque chose qui est sans rapport avec un homme.

L’œuvre originelle de Ibsen réussit à peu près ce test. Henrik Ibsen est plutôt un féministe. La pièce réussit moins bien le test dit du syndrome de la Schtroumpfette qui énonce que chaque personnage masculin déploie sa propre personnalité, tandis que les femmes n’existent qu’à travers leur rôle de femme.

Chez Elsa Granat, la mise en scène tend le micro aux femmes, offre aux personnages féminins de parler, d’expliquer, de se rebeller parfois. Dans son adaptation, les personnages féminins s’autorisent deux choses totalement absentes chez Ibsen : elles jugent (par exemple dans une scène où le sexiste est signalé par des cartons rouges) et elles se pensent (par exemple une scène d’adresse au public assise au proscénium). En un mot, elles raisonnent.

L’utopie

Par un défaut de naissance le female gaze énonçait que le féminin ne concerne que les femmes. Elsa Granat élargit le propos. Elle nous parle à tous et toutes. Le final de la pièce se veut non pas un manifeste, mais un chant incantatoire. Elsa Granat y raconte son rêve, son utopie de femme. Le masculin devra accepter sa castration. Il s’aidera de la poésie (le paradoxal et ses métaphores), de la philosophie (le désir édifiant le sens que le sujet donne à sa vie) et la religion (l’alignement à l’horizon de l’imaginaire, du réel et du symbolique).

Freudien !

Je crois que la poésie, la philosophie et la religion se fondront pour former une nouvelle catégorie et une nouvelle force vitale dont nous, qui vivons maintenant, ne pouvons pas avoir une représentation très claire. -Ca viendra tu verras Torvald! ça viendra!

Nora Nora Nora de Elsa Granat est une pièce majeure, elle est une coupure, elle raconte notre futur.

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