Dans Liebestod, l’artiste abordait sa relation intime au théâtre autour d’une similitude avec la corrida. Cette fois, Angelica Liddell aborde la question de la création de l’artiste autour d’une proximité avec Ingmar Bergman. Une fois encore, c’est cru, c’est surprenant et c’est génial.
Le spectacle est total. Dans un écrin rouge aux couleurs de la mort, aux couleurs de l’église et avec une saturation pensée et maitrisée du verbe et de l’image, Angelica Liddell explique son rapport à la création. Les mots sont limpides, percutants. Les symboles se veulent universels. Au milieu de l’édifice scénique, son corps à découvert nous empiète.

Les thèmes habituels de l’artiste
Comme à chaque fois chez l’artiste circulent entre l’amour et le corps : la vie et la mort. Au cœur, les mots criés nous percutent sans relâche pour un voyage épistémologique au sein de la création artistique. Le rideau se lève ; le pape traversera la scène, lentement, cacochyme. Arrive ensuite la mort, elle-même figurée par un Calavera nain qui planté face à nous, nous fixe. Vient enfin la diva. Elle se lave l’entrejambe avec application. Elle n’entamera le spectacle que le cul propre.
Nous voila propulsés dans l’univers de Angélica Liddell. Elle va crier, insister les mots de son manifeste pour l’art.
Les artistes sont immortels, car ils sont déjà morts
Les tableaux se succèdent, beaux, cruels et choquants. Le discours de l’artiste sur son art et son statut de créatrice se déploie petit à petit. Angélica Liddell confirme l’intuition freudienne : chez l’artiste, l’inconscient est à ciel ouvert. L’artiste, en conscience, est au centre de nos rêves et de nos turpitudes. De ce lieu qu’elle seule habite, elle nous interpelle : êtes-vous coupables ou innocents ?

Sa pensée est limpide autant que féroce. « Je plains les gens » clame-t-elle. Les gens, c’est-à-dire les non-artistes, qui ne comprennent rien à la mort, se croiraient vivants. Ils se croient homme ou femme. Mais ils mourront tous sans y comprendre rien.
Un enfant interroge l’artiste : quand vais-je mourir ?
L’artiste lui répond : toujours
Sur scène, on trimbale des corps de vieillards sur des civières, sur des fauteuils roulants. Les insight sont savoureux ; ces corps (dont celui de la diva) des-érotisés, réels, biodégradables, nous donne accès au plus près à l’idée de la mort. Moments de grâce effrayants, mais irremplaçables.

Selon Lidell, l’artiste croule sous la charge d’exposer le réel de notre condition humaine. La scénographie construit une cérémonie christique. La mission est divine. L’artiste exposera les dilemmes indépassables, bouchés par le fantasme : allons-nous mourir par manque de pessimisme ? Que se passera-t-il lorsqu’il n’y aura plus ni femmes ni d’hommes, lorsque adviendra le temps où sera transformée votre bite en chatte, votre chatte en bite, lorsqu’il ne restera que la merde et la mort.
Le théâtre toujours
Angelica le sait, le théâtre cherche à attraper la seule chose qui existe et qui pourtant nous échappe sans cesse : l’instant présent. Seul le présent compte, seul le moment d’un cri existe. Elle invoque le présent et déjà, il s’échappe. Une épistémologie jaillit, la création détermine son origine, sa valeur et sa portée dans l’idée de la mort.
Angelica se mariera avec Bergman, reposant dans son cercueil. Le temps est l’assassin. Demain, elle se remettra au travail. Demain, elle reprendra la mission du théâtre. C’est là sa religion, douloureuse et océanique.
Dämon
El funeral de Bergmanun spectacle d’Angélica Liddell
en espagnol, en français, suédois, surtitré en français
avec Ahimsa Yuri Ananiev Nicolas Chevallier Guillaume Costanza Electra Hallman Elin Klinga Angélica Liddell Borja López Tina Pour-Davoy Sindo Puche Daniel Richard Nemanja Stojanovic et la collaboration de l’habilleuse du Dramaten Erika Hagberg et de David Abad et les figurants Patricia Burkhalter Francine Billard Paule Coste Jean-Luc Coutton Léa Delaporte Annette Ecckhout Christian Ecckhout Louise Greggory Jeanne Heuclin Pierre Hoffmann Dominique Houdart Manon Hugny Daphné Lanne Françoise Loreau Perrine Mechekour Julia Pal Kenza Vannoni et la violoncelliste Laura Meilland et les enfants (en alternance) Axel Delage (27 sept, 3, 6 oct) Adam Ghosn-Sordet (26, 28 sept, 1er, 4 oct) Ange Tomasini (29 sept, 2, 5 oct) et la voix de Jonas Bergström texte, mise en scène, scénographie, costumes Angélica Liddell lumière Mark Van Denesse son Antonio Navarro assistanat à la mise en scène Borja López traduction pour le surtitrage Christilla Vasserotproduction Gumersindo Puche.
Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage + Luca del pia



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