À l’Odéon, théâtre de l’Europe 6e, Julie Duclos à la manœuvre honore Brecht. D’autant que s’exonérant de la doctrine brechtienne, elle nous offre une expérience spectateur rare, merveilleuse.


Bertolt Brecht est connu comme un brillant dramaturge ; il fut le théoricien du théâtre épique. Dans ce théâtre, la fiction est mise à distance, l’identification du spectateur et du comédien sont empêchées souvent par le motif du narrateur. Le spectaculaire et son plaisir esthétique y perdent beaucoup.

A contrario, Julie Duclos ne renonce pas au spectaculaire de la fiction. Et elle nous enchante. Le décor vaste et épuré, combinaison fine du banal et du grandiose, est magnifié par une création lumière (Dominique Bruguière en collaboration avec Émilie Fau) et une création son (Samuel Chabert) discrètes et donc réussies.

Le fascisme domestiqué

Grand-peur et misère du IIIe Reich a été écrite entre 1935 et 1938, avant la catastrophe et sa découverte. Il s’agit d’un florilège de récits souvent très courts qui prouvent par l’exemple l’impact du fascisme dans chaque foyer allemand.

Ils sont paysans, soldats, chercheurs, magistrats, médecins ; et sont compromissions, stratégies de survie, lâchetés ou actes de résistance. Chacun imagine, car il faut vivre, sa façon de domestiquer la machine fasciste, d’apprivoiser la sauvagerie nazie.

On ressent comment, au détour d’une parole, d’un regard, d’un silence, le mensonge et la peur, dans l’intimité d’une cuisine, d’une chambre ou d’un bureau, s’insinuent dans les corps.

Brecht sans sa doctrine, mais en mieux.

On s’identifie aux personnages. Secrètement, on s’interroge : comment me serais-je comporté à la place de ce père dont le jeune fils inscrit aux jeunesses hitlériennes menace de le dénoncer, ou aurais-je pour sauver ma peau dû / pu me résoudre à la délation…

Les comédiens sont formidables. Philippe Duclos enflamme la salle dans sa partition d’un magistrat qui se prépare à quitter son bureau pour en chambre juger un Juif ; nous vibrons avec lui. Un bravo soutenu à Mexianu Medenou qui nous emmène avec lui sur les cheminements et les dilemmes des différents personnages qu’il défend avec brio.

Par ces excellents comédiens, Julie Duclos signe une nouvelle grande réussite, après Nos serments, et le génial Kliniken.

Par l’abandon de la distanciation chère à Brecht, Julie Duclos implante le texte dans notre 21ᵉ siècle. C’est judicieux. Les personnages fictionnés deviennent avatars, les questions des concepts. Nous pensons à la Russie, à l’Iran, à la Corée du Nord, à ces pays où le fascisme s’infiltre peu à peu dans la vie quotidienne, ordinaire. Julie Duclos dévoile comme dans un film une Histoire inexorablement en marche à nos portes.

Elle donne à penser. Ainsi, la saison théâtre débute avec une merveille.


Grand-peur et misère du IIIe Reich

de Bertolt Brecht
mise en scène Julie Duclos

durée 2h15

Odéon 6e

avec Rosa-Victoire Boutterin, Daniel Delabesse, Philippe Duclos, Pauline Huruguen, Yohan Lopez, Stéphanie Marc, Mexianu Medenou, Barthélémy Meridjen, Étienne Toqué, Myrthe Vermeulen
et les enfants (en alternance) Salomé Simon Botrel, Elliot Guyot, Philaé Mercoyrol Ribes, Raphaël Takam, Mélya Bakadal, Julien Petersen

Crédit photo Simon Gosselin

vu le 11 janvier 2024.


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