Un Genet incandescent pour aujourd’hui

Il y a chez Genet une passion trouble pour le sordide, une fascination vertigineuse pour l’abîme. Et pourtant, Mathieu Touzé, metteur en scène élégant, inventif, d’une intelligence éclatante, parvient à restituer avec son complice Yuming Hey tout l’univers subversif et la pensée brûlante de l’auteur, sans jamais céder à ses penchants les plus obscurs. C’est drôle, c’est mordant, c’est décoiffant !

Genet en pleine lumière

Écrivain de l’humiliation, Genet crache sa haine sur les possédants, vomit la bourgeoisie, dynamite l’ordre établi. Délinquant proclamé, enfant terrible abreuvé de communisme (orienté à la fin de sa vie – et de sa pensée –, vers un antisémitisme brut) et de marginalité, il pousse sa pensée jusqu’à l’extrême, flirtant avec le délire idéologique.

Il est un auteur incandescent, dangereux, à manier comme de la nitroglycérine. Sa prose sulfureuse exige d’être maniée avec adresse. Et c’est ici que Mathieu Touzé excelle : dans une mise en scène d’une grande maturité, il magnifie la poésie du mal, lui offre une grâce et une modernité renversantes. Les Bonnes devient entre ses mains une farce libertaire, un spectacle réjouissant et explosif, d’une énergie anti-bourgeoise jubilatoire.

Un huis clos en transe

L’intrigue est délicieuse. Chaque soir, Claire et Solange, deux sœurs domestiques, s’évadent de leur quotidien par le jeu, la mascarade, l’imaginaire. Elles créent un théâtre dans le théâtre, un monde parallèle, où tout vacille et où tout s’inverse. Leur délire est une bouffée d’oxygène dans l’étouffement du réel.

La mise en scène de Touzé nous entraîne dans un rêve suspendu, un voyage dans les méandres psychiques des deux bonnes.

Et la folie va se briser contre le mur du désespoir. Élisabeth Mazev et Stéphanie Pasquet sont tout simplement magnifiques : elles sont intenses, drôles, et bouleversantes. Et comme si cela ne nous suffisait pas, Yuming Hey, virtuose absolu, irradie la scène de son intelligence sensible. Il est étourdissant, inclassable, magique. Il compose l’irréel et déclenche les rires de surcroît avec une aisance désarmante.

Les Bonnes selon Mathieu Touzé est une proposition théâtrale brillante, habitée, qui électrise les sens et les esprits.

Un pur moment de grâce pour tous les publics.

À partir du 6 mai au Théâtre 14.


Les Bonnes de Jean Genet © Éditions Gallimard
Assistants à la mise en scène Hélène Thil et Thibaut Madani Scénographie et costumes Mathieu Touzé

Avec Yuming Hey, Elizabeth Mazev, Stéphanie Pasquet
 et Thomas Dutay

Durée 1h35

Crédit photo © Christophe Raynaud de Lage

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