Entre Calais et la Méditerranée, Benoît Lepecq, l’artiste qui nous a habitués à mettre en scène des textes du XVIIIᵉ siècle, signe cette fois un spectacle contemporain bouleversant, consacré à l’exil, à la désillusion et à l’impossible retour. À découvrir au théâtre de la Flèche, les mercredis jusqu’à la fin mars.
Un dialogue entre deux exilés
Il se tient seul en scène et parle à un kebabier, l’homme qui lui vend son sandwich. Un échange savoureux se tisse, nappé de sauce blanche, couleur d’Occident. Melki Izzouzi occupe tour à tour les deux rôles et fait vivre cette interaction dans un décor minimaliste : un tabouret, un sac de supermarché. Il porte un pantalon de jogging et le fameux maillot des Fennecs, l’équipe nationale algérienne.
Les langues de l’exil
Les mots des langues méditerranéennes ponctuent cet échange : le kabyle, le grec, et l’argot de la rue se mêlent naturellement. Très vite, nous comprenons que les histoires de migration ont soudé leurs vies respectives. Les conditions de l’exil se questionnent : pourquoi partir d’Algérie alors qu’on fait partie de l’équipe nationale de football ? Comment quitter une Grèce appauvrie pour tenter sa chance en Europe de l’Ouest ?
Parler, être écouté par ce marchand grec sauve peut-être de la folie de l’exil et de l’attente interminable d’un visa pour voyager en toute liberté.
D’Ulysse à Rida
L’injustice du traitement par les services de la douane constitue sans doute la douleur principale de celui qui se nomme Ulysse. Tous les migrants, ceux qui attendent un bateau à Calais vers l’Angleterre, ne sont-ils pas des Ulysse modernes, interroge-t-il ? Son interlocuteur s’appelle Homère. Les symboles convoqués mettent en résonance le son de la cloche orthodoxe et l’appel à la prière musulmane. Tout un monde surgit dans ces vies imprévues.
S’attacher aux statues provoque la déception, Ulysse le sait bien. D’ailleurs il s’appelle Rida, confesse-t-il finalement. Il vient d’une terre dont il garde la nostalgie.

Le rêve brisé
L’écart se creuse entre le rêve d’une vie dans le pays natal et la reconnaissance sociale. L’affront fait en public balaie tout : avoir refusé de mettre genou à terre. Entre la personne et les codes de « bonne » conduite se faufile l’impasse d’une victoire qu’on pensait acquise. Dépasser un désir d’idéal pour traîner à Calais : la pièce explore les multiples facettes de ce désespoir. Quel destin attend cet homme en suspens ?
Le personnage se répète qu’il est bien vivant, mais il demeure triste. Oui, c’est bien de déception qu’il s’agit, de cette frustration de ne pas être comme dans son imaginaire. Pourtant, l’humour et la vivacité n’échappent pas à la vigueur de cet Ulysse lucide sur son parcours de vie.
Une épopée contemporaine
Comme un conte que le personnage se raconte à lui-même, le spectacle transforme notre regard sur le migrant, sur son histoire d’avant, sur son besoin d’être. La marche en avant sonne le glas d’un retour impossible au pays natal.
Melki Izzouzi nous fait vivre cette épopée avec une implication et un engagement remarquables.
Texte et mise en scène : Benoit Lepecq
Avec : Melki Izzouzi



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