Pour quatre heures, l’Odéon accueille un spectacle qui confond tout. Entre sacralisation du trauma et enquête sociologique, Eddy D’aranjo occupe le plateau pour mieux reproduire, dans un ultime acte manqué, la toute-puissance paternelle qu’il prétendait dénoncer.

Premier acte : la sacralisation pétrifiante du trauma

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans ce spectacle fleuve de quatre heures présenté à l’Odéon. Révélateur de l’impasse contemporaine dans laquelle s’enlise une certaine manière de faire du théâtre documentaire avec la psychanalyse, ou plutôt contre elle.

La première partie opère une sacralisation du traumatisme. Le trauma devient monument, sanctuaire intouchable, lieu d’un reliquaire. On l’expose, on le vénère, on tourne autour dans une litanie répétitive qui interdit précisément toute élaboration. On le fige et le pétrifie. Sacraliser c’est aussi sanctuariser, rendre sacré, donc intouchable encore. On coince le sujet dans une position victimaire absolue d’où nulle issue n’est concevable.

Le plateau devient une crypte. On y dépose le trauma dans une messe christique. Ce trauma sanctuarisé devient identité totale, essence même de la victime. Exactement l’inverse d’un travail analytique dont Eddy D’aranjo se prévaut tout au long de son geste ; une analyse qui aurait viser à réouvrir ce qui s’est pétrifié, à remettre en mouvement la parole là où elle s’est fossilisée.

Deuxième acte : l’enquête « Affaires sensibles »

La seconde partie bascule dans un registre tout aussi surprenant : celui d’une enquête à la manière d’« Affaires sensibles » sur France Inter. Eddy D’aranjo — qui de son propre aveu n’est pas comédien aura occupé la scène durant plus de 80 % de ces quatre heures — se lance dans une investigation qui confond la vérité du sujet avec la vérité historique.

Cette confusion n’est pas anodine. La vérité du sujet n’est pas factuelle, elle n’est pas à établir devant témoins comme dans un prétoire. Elle est de l’ordre du fantasme, de la construction psychique, du roman familial. Peu importe ce qui s’est « vraiment » passé — ce qui compte, c’est comment le sujet l’a vécu, intégré, symbolisé ou échoué à symboliser. Et il ne sera jamais trop tard d’avoir un enfance heureuse.

Mais notre enquêteur poursuit sa quête causale avec l’acharnement du militant de gauche qu’il revendique être. Il cherche des causes sociales et sociétales à la folie perverse de son père. Sans oublier de passer par le point godwin, il invoquera les désordres dans la filiation, le manque d’amour, la pauvreté ou l’omerta. Sauf qu’il confond les causes avec les vecteurs. Oui, le social peut être vecteur, facilitateur, amplificateur. Mais s’il léve les obstacles, il n’est pas la cause de l’acte pervers. Confondre les deux, c’est dissoudre la responsabilité subjective dans le sociologique, c’est évacuer la question du désir et de la jouissance au profit d’un déterminisme confortable.

Cette confusion permet tous les dénis. Elle permet de ne pas lever les interdits et les empêchements là où il le faudrait — dans l’économie psychique propre du sujet. Au lieu d’interroger ce qui, en lui, reste noué à la jouissance paternelle, notre protagoniste préfère convoquer l’Histoire, la Société, les Structures. Alibi parfait pour ne rien toucher de ce qui fait mal vraiment.

L’acte final : identification à l’agresseur

Et puis vient le geste final, celui qui sidère (qu’on ne divulguerai pas) Dans une identification à l’agresseur d’une transparence clinique effrayante, le metteur en scène — car c’est bien de lui qu’il s’agit — a exigé de sa comédienne ce que seuls les pires metteurs en scène de l’époque précédant #MeToo théâtre osaient encore demander. Geste oublié de toute-puissance. Geste qui reproduit exactement ce que le spectacle prétendait dénoncer. La boucle est bouclée : le fils, en quête de se dégager de l’emprise paternelle, en vient à occuper la même place, à exercer le même pouvoir, abus de position dominante, à reproduire la même violence.

Conclusion

Ce spectacle est un symptôme. Symptôme d’une époque qui confond émotions et élaboration, témoignage et travail psychique, militantisme et émancipation subjective. Le plateau de l’Odéon n’aura été ni scène analytique ni scène théâtrale, mais confessionnal médiatique et tribunal moral.Œdipe, lui, au moins, se crevait les yeux. Il y posait là un acte. Ici, on nous fait regarder pendant quatre heures quelqu’un qui refuse de voir. C’est long. C’est pénible. Dommage car Carine Goron est merveilleuse.


avec Edith Biscaro, Eddy D’aranjo, Clémence Delille, Marie Depoorter, Carine Goron, Volodia Piotrovitch d’Orlik, collaboration artistique William Ravon, dramaturgie Volodia Piotrovitch d’Orlik, scénographie, costumes Clémence Delille, création lumière Edith Biscaro, création vidéo Pierre Martin Oriol, création son Martin Hennart, assistante à la mise en scène Margot Papas, assistante aux costumes et à la scénographie Zoé Gaillard et l’équipe technique de l’Odéon Théâtre de l’Europe, le décor, les costumes et les accessoires ont été réalisés par les ateliers de l’Odéon Théâtre de l’Europe, production Odéon Théâtre de l’Europe.

Soyez le premier à lire nos critiques et contributions

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur L'Autre Scène (.ORG)

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture