Prénom, documentaire de Nurith Aviv
Il existe dans la tradition juive une coutume dont le film de Nurith Aviv ne dit mot, et c’est peut-être là que tout commence. Lorsqu’un malade est en danger, on lui attribue un nouveau prénom — un prénom de vie, un « shinoui ashem »vers la guérison. Le geste est à la fois théologique et magique : il s’agit de tromper l’ange de la mort, de brouiller les pistes, de présenter à Dieu un inconnu. Comme si l’Éternel, dans sa toute-puissance, pouvait être induit en erreur par un changement d’état civil. Dans le judaïsme il y a comme une gourmandise à s’exonérer du surmoi. Cette coutume, le docu ne la convoque jamais. Mais elle l’innerve tout entier.
Car ce que Nurith Aviv collecte, de témoignage en témoignage, c’est précisément cela : des existences placées sous le signe d’un prénom reçu, subi, contesté, abandonné ou finalement assumé. Des individus qui ont dû négocier avec le nom que quelqu’un d’autre avait choisi pour eux — parfois malgré eux, parfois contre eux, et qui, au terme d’un long travail sur eux-mêmes, ont fini par s’y reconnaître, ou par en choisir un autre.
La psychanalyse, elle, n’est pas dupe de ce besoin. S’approprier son prénom, c’est toujours s’identifier à quelque chose du désir de ceux qui l’ont choisi — père, mère, ancêtre convoqué, l’autre d’un désir, souvenir à perpétuer. Le prénom est une adresse avant d’être un nom propre : il dit moins qui l’on est que pour qui l’on a été mis au monde.
Assumer son prénom, ce n’est donc pas échapper à cette chaîne de désir, c’est en prendre acte, en faire quelque chose, l’habiter depuis l’intérieur plutôt que le subir depuis l’extérieur. Les témoins du film, dans leur diversité — de nationalités, de langues, de trajectoires —, ne font pas autre chose : ils racontent le moment où le prénom est passé d’injonction à demeure.
Ce qui rend le film singulier, c’est son humour dans la manière dont Nurith Aviv conduit ses entretiens. Elle apporte des bouquets de fleurs à ses interviewés. Le geste est beau, et il est drôle. Beau parce qu’il introduit du vivant, du périssable, du cadeau dans l’espace de la parole. Drôle parce qu’il obligera l’interlocuteur à surseoir à l’entretien pour aller chercher un vase comme si la cinéaste voulait rappeler, dans un sourire, que la vie ne se laisse pas entièrement capturer dans le récit qu’on en fait.
Le bouquet résiste au dispositif. Il demande à être reçu autrement que par des mots.
C’est peut-être là la leçon discrète du film : le prénom, comme le bouquet, ne se possède jamais tout à fait. On peut l’accepter, le changer, le porter autrement — mais il reste, quelque part, le signe d’une adresse qui a précédé.
A voir absolument.


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