Il y a, au fondement de toute pensée du père chez Lacan, une thèse d’une implacable et étrange cohérence : le père est toujours déjà mort. Non pas mort à venir, ni mort par accident, mais mort par structure — fonction symbolique qui ne prend sa pleine autorité qu’à se faire absence, manque, trou dans le réel. C’est précisément de cette béance que Personne vient nous parler, avec une justesse qui tient autant à l’écriture de Gwenaëlle Aubry qu’à la façon dont la scène la reçoit et la prolonge.

Le roman source — prix Femina 2009 — prenait pour matière le manuscrit fragmentaire découvert à la mort d’un père bipolaire, intitulé Le Mouton noir mélancolique. Portrait diffracté selon les vingt-six lettres de l’alphabet, il conjuguait la voix d’un homme en éclats et celle d’une fille cherchant à recomposer ce qui n’a peut-être jamais été un tout.

Elisabeth Chailloux a eu la malice de ne pas chercher à reconstituer cette unité. Sa scénographie, sobre, traversée de motifs spectraux, d’ombres projetées et d’une présence sonore qui semble venue d’ailleurs, fait du plateau l’espace même du manque ; un lieu où l’absence du père prend corps.

C’est là que Sarah Karbasnikoff accomplit quelque chose de rare. Elle ne joue pas le père, elle ne joue pas la fille — elle habite ce territoire instable où les deux voix se cherchent et se frôlent. Son intelligence de jeu réside dans ce refus de toute illustration ; elle laisse le texte travailler en elle. Cette présence à la fois vulnérable et maîtrisée est la marque d’une interprète au sommet de son art.

Le voyage qu’elle nous fait faire est à la fois émouvant et pathétique — au sens fort du terme, celui de l’affect qui saisit, qui déborde, qui contraint le spectateur à quelque chose qui ressemble à un deuil anticipé ou à un deuil différé. Car on reconnaît, dans ce père insaisissable, le visage universel de tous ceux qui nous l’ont précédés. Le théâtre, ici, fait exactement ce que la psychanalyse lui demande de faire — non pas représenter les morts, mais leur donner la parole qu’ils n’ont pas pu tenir. Personne : le titre dit tout. Personne n’est là, et pourtant tout est là.


PERSONNE Texte de Gwenaëlle Aubry, adaptation et mise en scène d’Elisabeth Chailloux en collaboration avec Sarah Karbasnikoff Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt, Coupole. 14-21 avril 2026

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