Nouvelle traduction de Maître de Thomas Bernhard, cette pièce de 1994 ne vieillit pas parce qu’elle ne parle pas d’une époque mais d’une structure psychique : la tentation idolâtre. Et cette structure, nous la reconnaissons — avec une inquiétude croissante.
Du Maître à l’influenceur : du culte du génie au culte du like
Tout est calme dans les hauteurs, nouvelle traduction de Maître de Thomas Bernhard, est de ces pièces qui ne vieillissent pas parce qu’elles ne parlent pas d’une époque mais d’une structure psychique, celle de la tentation idolâtre.
Dans les Préalpes bavaroises, Anne et Moritz Meister vivent reclus dans une villa cossue — ancienne propriété spoliée à un négociant juif fuyant les nazis. Moritz se prend pour « le plus grand romancier de la deuxième moitié du siècle », auteur d’une Tétralogie censée rivaliser avec les plus grands chefs-d’œuvre littéraires. Le couple reçoit une doctorante, Mademoiselle Werdenfels, qui travaille sur l’œuvre du Maître.
Les didascalies insistent sur deux objets : les lunettes des personnages et l’appareil photo qui circule, deux accessoires loin d’être dérisoires pour annoncer notre époque et le culte de l’image. Aujourd’hui, les lunettes sont devenues des smartphones, l’appareil photo est devenu Instagram, les disciples sont devenus des abonnés. Rien d’essentiel n’a changé. Ce qui fascine Bernhard n’est pas le génie mais le besoin d’un maître. Et ce besoin, lorsqu’il suspend le jugement critique, ouvre toujours la possibilité des mêmes catastrophes. Ce n’est pas seulement une satire de la vie intellectuelle ; c’est une anatomie de la servitude. Voilà pourquoi Tout est calme dans les hauteurs nous parle autant de 2026 que de l’Autriche de Bernhard.
BERNHARD CONTRE LUI-MÊME : L’AUTOPORTRAIT COMME ARME
Moritz Meister vient d’achever sa Tétralogie, œuvre de vingt années qu’il compare sans modestie à l’Anneau du Nibelung. Il parle sans interruption, décrète, pontifie, s’autocite, cite Wagner, écrase toute contradiction sous le poids de son propre discours.
Thomas Bernhard connaît intimement cette tentation. Lui aussi a construit une œuvre autobiographique monumentale en cinq volumes. Lui aussi a rêvé d’une œuvre totale. Mais parce qu’il connaît cette tentation, il en dévoile la part la plus obscure : derrière l’édifice se cachent la peur, la honte et le besoin désespéré d’être reconnu.
Meister n’est pas seulement une caricature du grand écrivain. Il est l’autoportrait retourné contre lui-même. Chez Thomas Bernhard, l’autobiographie devient une arme dirigée contre le narcissisme de l’auteur.
DU GÉNIE À L’INFLUENCEUR
Personne ne vient véritablement lire Meister. On vient l’approcher, le regarder, le photographier. On désire moins son œuvre que sa présence. Ce qui compte n’est plus le texte mais la proximité avec celui qui l’a produit.
Bernhard ne décrit évidemment pas Instagram avant l’heure. Il met pourtant au jour une mécanique qui nous est devenue familière : la célébrité finit par remplacer l’œuvre, l’image recouvre la pensée, la visibilité fait office d’autorité.
KUNDERA EN ÉCHO, ET LE RÈGNE DE L’IMAGE
Les lunettes des personnages. L’appareil photo jamais au repos. Ces deux objets sont au cœur de la pièce. Le personnage n’existe pas : il est photographié, donc il est. Ses visiteurs ne viennent pas le lire, le questionner, le contredire — ils viennent le cadrer, le capturer, l’immortaliser. En cela, Moritz Meister préfigure l’influenceur d’aujourd’hui. Ses followers ne cherchent pas la vérité de son œuvre : ils cherchent la proximité de son image. La fétichisation du visage de l’écrivain comme objet d’adoration — voilà ce que Bernhard avait anticipé avec une précision glaçante en 1994, bien avant Instagram, bien avant les selfies avec les célébrités, bien avant l’économie de l’attention.
Cette dénonciation résonne étrangement avec Milan Kundera et son concept d’« imagologie ». Dans L’Immortalité (1990), Kundera déploie la même mécanique satirique — le geste, la pose devant les autres, la construction d’une identité entièrement dans le miroir d’autrui. Thomas Bernhard et Milan Kundera étaient contemporains, partageaient la même méfiance envers les idéologies nationales, la même ironie sur les mythologies culturelles. Aucune trace d’une rencontre, d’une correspondance. Mais il est difficile de lire Meister sans entendre l’écho de certains personnages de Kundera, deux écrivains qui ont choisi des voies opposées face à leur pays d’origine. Tous deux comprennent que l’identité moderne se fabrique désormais dans le regard d’autrui. Mais là où Kundera dissout cette illusion dans une méditation ironique sur l’image, Bernhard choisit la violence satirique et retourne contre lui-même la figure du grand écrivain.
POURQUOI AVONS-NOUS BESOIN D’UN MAÎTRE ?
La véritable question de la pièce n’est pourtant pas Meister.
Le véritable sujet, ce sont les autres.
Dans La Peur de la liberté, le psychanalyste Erich Fromm montre que beaucoup d’hommes ne désirent pas réellement être libres. Lorsque les liens primaires disparaissent et que le sujet ne parvient pas à construire son autonomie, il cherche protection dans la fusion, la soumission ou l’idolâtrie. Il abandonne progressivement son jugement propre au profit de celui d’un autre.
L’éditeur admire sincèrement Meister. La doctorante recueille ses paroles comme des reliques. Les visiteurs ne discutent jamais ; ils acquiescent. Meister n’existerait pas sans eux. Le maître et les disciples se fabriquent mutuellement.
C’est là que la pièce dépasse la satire du narcissisme. Bernhard décrit une anthropologie de la servitude volontaire. Nous ne produisons pas seulement des génies ; nous fabriquons les conditions psychiques qui rendent leur domination possible.
L’ANTISÉMITISME, LE COMBAT DE THOMAS BERHARD PAR De-Là mort
Les tirades antisémites de Meister ne sont pas un accident du texte. Elles révèlent ce qui devient possible lorsque le jugement individuel abdique devant l’autorité. C’est précisément cette continuité entre admiration aveugle, conformisme et résurgence des vieux démons européens qui obsédait Thomas Bernhard.
La servitude intellectuelle prépare toujours le terrain des vieux démons.
Cette intuition résonne aujourd’hui avec une inquiétante actualité. L’antisémitisme resurgit partout en Europe, sous des formes parfois nouvelles, parfois terriblement anciennes. Thomas Bernhard n’aurait sans doute pas été surpris. Toute son œuvre est traversée par la conviction que l’Autriche n’avait jamais véritablement rompu avec les compromissions du passé. Son testament, interdisant pendant des décennies la représentation de ses œuvres sur le territoire autrichien, n’était pas un simple geste de scandale : c’était un acte d’accusation que les ayants droit et la fondation Bernhard ont progressivement assoupli puis levé.
SIVADIER : LE RISQUE D’UN CONTRESENS
L’interminable monologue final de Nicolas Bouchaud dans le rôle de Meister, capable d’affirmer une chose puis son contraire avec une virtuosité terrifiante, laisse apparaître sous la mégalomanie, un enfant qui réclame encore un père absent et rappelle encore la biographie de Thomas Bernhard, enfant naturel et homme sans femme.
Norah Krief bouleverse en Anne, l’épouse, pianiste sacrifiée dont la dévotion laisse entrevoir les blessures d’une vie confisquée.
La mise en scène de Jean-François Sivadier peut laisser davantage réservé. Le recours constant au clownesque brouille la mécanique propre à Bernhard. Chez lui, le grotesque naît précisément du sérieux absolu. Plus les personnages croient à ce qu’ils disent, plus ils deviennent comiques.
Lorsque tout est déjà joué sur le mode de la farce, une partie de cette tension disparaît.
Il existe surtout un risque de contresens. Bernhard n’est pas un auteur « woke » avant l’heure. Il ne démonte pas les grandes figures culturelles parce qu’il faudrait déboulonner le canon ou redistribuer les légitimités symboliques. Il attaque les idoles parce que leur fétichisation constitue la matrice même de la servitude volontaire. Ce qui l’intéresse n’est pas la destruction des statues, mais le besoin humain de les ériger. Ce qu’il démonte n’est pas le génie, mais notre besoin d’en fabriquer.
Cette pièce de 1994 parle moins d’un écrivain monstrueux que de nous-mêmes et de notre tentation idolâtre.
Thomas Bernhard ne décrit pas seulement un génie mégalomane. Le narcissisme de Meister n’existe que parce qu’une société réclame un objet de fascination. De ce point de vue, l’influenceur contemporain n’est pas le successeur du génie romantique : il en est la démocratisation. Le culte du like n’a pas remplacé le culte du maître ; il en a changé l’échelle.
Thomas Bernhard savait que le danger ne réside jamais seulement dans celui qui parle. Il réside d’abord dans ceux qui cessent de penser.
Tout est calme dans les hauteurs.
Le calme des cimetières.
Texte : Thomas Bernhard (Maître / Über allen Gipfeln ist Ruh, 1994 — réédité sous le titre Tout est calme dans les hauteurs) Mise en scène : Jean-François Sivadier Distribution : Nicolas Bouchaud (Moritz Meister), Norah Krief (Anne), Juliette Bialek (Mlle Werdenfels), Frédéric Noaille Lieu : Théâtre du Rond-Point Dates : du 18 juin au 4 juillet 2026 — mar-ven 20h / sam 19h / dim 16h Durée : 1h50 Vu le 20 Juin 2026



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