Chez Hermann Hesse comme chez Lacan, le sujet ne se découvre pas tout fait. Il se construit dans le passage, dans le seuil qu’il lui faut franchir. C’est ce seuil que franchira Johanna Nizard en rejoignant la troupe de la Comédie-Française comme pensionnaire à partir du 19 octobre 2026.
Elle fera ses premiers pas Salle Richelieu le 13 novembre dans Le Suicidé de Nicolaï Erdman, mis en scène par Stéphane Varupenne.
L’œuf et le monde
Dans Demian, Hermann Hesse écrit : L’oiseau cherche à se dégager de l’œuf. L’œuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde.
Cette image pourrait accompagner le parcours de Johanna Nizard. Après plusieurs années au Conservatoire de Nice, dans la classe de Muriel Chaney, elle intègre l’École régionale d’acteurs de Cannes et Marseille (ERACM). Elle y travaille avec Michel Duchaussoy, Guy Tréjean, Jean Marais, Jacques Seiler et Dominique Bluzet.
Elle rencontre ensuite Jacques Lassalle, qui la dirige dans La Vie de Galilée de Brecht et Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute. Avec Éric Vigner, elle joue Marguerite Duras et Rémi de Vos, notamment aux côtés de Micha Lescot. Son parcours traverse Shakespeare, Goldoni, Marivaux, Schnitzler, Feydeau, Schiller, Montherlant, Fosse, Dario Fo, Rémi De Vos et Laurent Mauvignier.
Mauvignier, la rencontre
En 2001, Johanna Nizard rencontre Laurent Mauvignier. Elle réalise un court métrage à partir de son premier roman, Loin d’eux, puis porte le texte à la scène au Théâtre Nanterre-Amandiers. Quelques années plus tard, Mauvignier écrit pour elle Une légère blessure. Le spectacle, mis en scène par Othello Vilgard, est créé au Théâtre du Rond-Point en 2016. Johanna Nizard y est seule en scène. Le texte devient une rencontre entre une écriture et une actrice, au point que l’on peut parler d’un rôle écrit pour une voix précise. Cette fidélité à Mauvignier accompagne son parcours d’actrice, mais aussi son travail de réalisatrice et de metteuse en scène. Le cinéma lui offre d’autres territoires. Elle tourne avec Michel Hazanavicius, Éric Besnard, Solveig Anspach et Leos Carax, notamment dans Les Infidèles, Mes héros, L’Effet aquatique et Holy Motors. Elle apparaît aussi dans Dix pour cent.
Abraxas : le double mouvement
Dans Demian, Abraxas est le nom du dieu qui réunit les contraires. Cette figure du double fait écho au parcours de Johanna Nizard, devenue à la fois actrice et metteuse en scène.
Elle met en scène Le Mensonge de Nathalie Sarraute, Sur la grand-route et Le Chant du cygne de Tchekhov, puis Si ça va, bravo de Jean-Claude Grumberg. Avec Il n’y a pas de Ajar, créé en 2022 à partir du texte de Delphine Horvilleur, elle franchit une nouvelle étape : elle met en scène le spectacle avec Arnaud Aldigé et l’interprète seule au plateau. Le spectacle est nommé au Molière du seul-en-scène en 2023.
Ainsi, elle se retrouve des deux côtés du théâtre : celle qui joue et celle qui regarde, celle qui porte une parole et celle qui construit l’espace où cette parole va émerger.
Simul et singulis
Sérafima Ilinitchna, dans Le Suicidé de Nicolaï Erdman, sera son premier rôle à la Salle Richelieu. Elle sera dirigée par Stéphane Varupenne. Le choix de cette pièce n’est pas sans résonance. Le Suicidé mêle le comique, la satire et le tragique. Toute la comédienne et ses talents en un rôle!
L’enjeu de cette arrivée est aussi ailleurs.
Entrer dans la troupe de la Comédie-Française, c’est passer du parcours individuel au collectif. La singularité d’un acteur doit trouver sa place dans une histoire qui le précède. Ce passage ne signifie pas que Johanna Nizard abandonne ce qu’elle a construit. L’entrée de Johanna Nizard à la Comédie-Française peut se lire n’est pas aboutissement, mais un nouveau seuil.
L’Autre Scène salue cette entrée dans la troupe et se réjouit de retrouver, en novembre prochain une comédienne qui n’a cessé de changer de monde sans renoncer à chercher le sien.
Le Suicidé, d’après Nicolaï Erdman, mise en scène Stéphane Varupenne — Salle Richelieu, Comédie-Française, à partir du 13 novembre 2026. Crédit Photo Facebook



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