Au Vieux-Colombier, Arnaud Desplechin met en scène La Musica deuxième de Marguerite Duras. Adeline d’Hermy et Alexandre Pavloff y traversent une nuit d’après-divorce d’une intensité rare : celle des couples qui se quittent sans jamais se quitter.

Évreux, le hall d’un hôtel de province, la fin du jour. Le divorce vient d’être prononcé. Elle attend qu’on vienne la chercher en voiture, il attend un coup de téléphone. Plus rien ne les retient, et pourtant ils ne partent pas. Toute la pièce tient dans ce suspens : deux êtres que la loi vient de délier découvrent, au moment même où elle les sépare, que quelque chose en eux ne se sépare pas.
Duras : vingt ans pour une même nuit
Marguerite Duras écrit La Musica en 1965 et la porte à l’écran deux ans plus tard, avec Delphine Seyrig et Robert Hossein. 1965, c’est aussi l’année où Lacan rend hommage au Ravissement de Lol V. Stein et salue en Duras celle qui « s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne ». Vingt ans plus tard, après India Song, après L’Amant et le Goncourt, elle reprend le texte et lui ajoute un second mouvement : ce sera La Musica deuxième, créée en 1985 avec Miou-Miou et Sami Frey.
Duras a fait à son texte ce que ses personnages font l’un à l’autre : elle n’a pas pu le quitter. La première Musica était la scène d’une séparation ; la deuxième est celle de ce qui reste quand la séparation a eu lieu. Entre les deux s’inscrit toute la trajectoire de Duras : du réalisme colonial d’Un barrage contre le Pacifique à une écriture de l’absence et du désir orphelin.
Une réussite formelle d’une intensité rare
Le spectacle est d’abord une réussite formelle. Desplechin ne surcharge rien, ne commente rien : il fait confiance au texte et aux corps, et laisse la « musique » de Duras traverser la salle. La tension ne retombe jamais. La phrase la plus anodine nous inquiète, car on y entend ce qu’elle tait.
Adeline d’Hermy et Alexandre Pavloff portent cette partition avec brio. Ils jouent l’entre-deux : la courtoisie d’anciens époux qui se vouvoient et, sous elle, la brûlure intacte, la rancune, la tendresse. Leur justesse tient à ce qu’ils ne jouent pas l’émotion : ils la retiennent. Ils retiennent cette écume qui ne cesse de vouloir déborder, et c’est cette retenue même qui nous étreint.
La malice du bifrontal
Arnaud Desplechin a choisi un dispositif bifrontal : la scène coupe la salle du Vieux-Colombier en deux, comme le divorce a coupé le couple. La malice de cette scénographie tient à ce que chaque spectateur a, face à lui, un autre spectateur. Par-delà Elle et Lui, on aperçoit un visage, une main , un regard ; et l’on sait qu’un inconnu, qu’une inconnue de l’autre côté du plateau, nous regarde regarder.
Le couple de la scène se démultiplie alors dans la salle en d’innombrables combinaisons de dyades. Ce que la pièce raconte, le dispositif le fait éprouver : être deux, c’est être vu.
Le deuil impossible
Certains couples se quittent sans jamais se quitter. Il ne leur reste qu’à vivre chacun de son côté et, parfois, par hasard, à se retrouver. Le reste est une lutte : lutte pour la vie, lutte contre la mort, assaut sans cesse renouvelé de l’écume des ressentiments, des griefs accumulés, de ces petites blessures qui ne cicatrisent pas, qu’aucune eau ne rince. Le deuil est un lent détachement. Lorsque ce détachement ne s’opère pas, il reste alors l’agonie de l’amour, et la souffrance qui lui est liée. Rien ne se dénoue. Duras ne console pas, Desplechin non plus. La pièce parle de nous et l’on sort du Vieux-Colombier sans réponse, mais avec la certitude d’avoir entendu la musique la plus exacte de ce qui ne se dénoue pas. Nous voudrions citer ces répliques ; nous nous en garderons, pour ne rien divulgâcher. Attendez-vous à être percuté, foudroyé, transpercé par des phrases, des gestes, des silences qui embrasent les psychés et les âmes.
La Musica deuxième, de Marguerite Duras
Mise en scène : Arnaud Desplechin
Scénographie : Rudy Sabounghi
Avec Adeline d’Hermy et Alexandre Pavloff, de la Comédie-Française
Comédie-Française – Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, Paris 6e
Du 30 septembre au 11 novembre 2026. Du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h, le mardi à 19h
Tarifs : de 8 à 39 €



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