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Prochain bord plateau le 7 juin à 16H00 : « Le premier homme, un homme, ça s’empêche » de Camus à la Reine Blanche

Argument :
Le Premier Homme — Camus
Roman inachevé, trouvé dans sa sacoche au moment de l’accident de 1960. Le plus autobiographique, le plus nu. Jacques Cormery retourne en Algérie chercher la tombe de son père — mort à la guerre à vingt-neuf ans, quand Jacques avait moins d’un an. Sur la tombe, il découvre que son père était plus jeune que lui. Le fils a dépassé l’aîné. C’est le vertige central du livre.
Trois choses :
Le père n’a pas été perdu — il n’a jamais existé comme présence. Ce n’est pas un deuil, c’est une absence originaire qui organise tout. Le Nom-du-Père est là, mais sans corps, sans voix, sans transmission.
La mère est aimante mais silencieuse — sourde, quasi illettrée, incapable de raconter. Elle donne la vie, pas la filiation. L’enfant se retrouve seul avec la tâche de se construire une généalogie.
L’instituteur joue le rôle du père de substitution — celui qui nomme, qui ouvre un chemin, sans prétendre combler. Camus lui dédie symboliquement le Nobel.
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Prochain Bord Plateau, le samedi 23 mai à l’Atelier « C’EST SI SIMPLE L’AMOUR » de Lars Norén avec Charles Berling

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Le 9 mai, rencontre autour de Chimère, une pièce de théâtre sur la procréation médicalement assistée.

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A l’Atelier jusqu’au 3 mai, « En attendant Godot », par Jacques Osinski, la version tant attendue.

Au théâtre de l’Atelier, apres sa création au Festival Off d’Avignon, Jacques Osinski poursuit son exploration de l’œuvre de Beckett. Sur scène, Denis Lavant et Jacques Bonnaffé incarnent avec intensité cette pièce emblématique.
Un aboutissement
Il aura fallu des années à Jacques Osinski pour oser s’approcher de la pièce cardinale qui révéla Beckett au monde. L’entreprise supposait un long apprentissage : Cap au pire d’abord, sublimé ; puis L’Image, enrichi de textes du recueil Pour finir encore — Un soir, Au loin un oiseau, Plafond. Puis La Dernière Bande, Fin de partie. Un parcours au long cours, conduit par une seule exigence : le respect absolu du texte.
Une pièce sur l’attente
Deux vagabonds, Vladimir et Estragon, attendent sur une route déserte, auprès d’un arbre solitaire, une figure nommée Godot. Ils discutent, se disputent, s’agitent pour tromper le silence. Pozzo et Lucky traversent leur attente sans la résoudre. Godot ne viendra pas. La pièce s’achève là où elle a commencé.
Caspar David Friedrich
La scénographie s’inspire des premières visions de Beckett : une monochromie aux teintes sobres, un voile tendu au fond de scène qui entretient le mystère comme un fétiche chargé de secrets. Les passages aux extrémités du tissu dessinent un chemin discret, une invitation au hors-champ. La beauté est douce, retenue, évocatrice d’un ailleurs inaccessible — l’univers pictural de Friedrich rendu à la scène.
Roussillon
Une confusion tenace voudrait que le théâtre de Beckett soit un théâtre de l’absurde. Il n’en est rien. L’absurde, c’est Ionesco : la langue désorganisée, le sens délibérément congédié, l’humour du chaos. La Cantatrice Chauve ne signifie rien au-delà d’elle-même. En attendant Godot, lui, signifie — mais obliquement, en creux, à deviner plutôt qu’à lire.
Lorsque la pièce évoque le Roussillon, elle renvoie, comme le rappelle Osinski, à l’engagement de Beckett dans la Résistance, aux conditions de sa fuite, à l’expérience viscérale de la clandestinité. Sans cela, il n’aurait pas su décrire la douleur des pieds blessés par des chaussures trop étroites, l’inconfort de dormir dans l’angoisse, la faim, les rendez-vous manqués à la dernière minute. L’un des deux vagabonds s’appelait d’abord Lévy. La façon dont Pozzo traite Lucky rappelle certains témoignages sur les violences des Kapo. Beckett écrit au moment où le monde sort du choc des révélations sur les camps. Il n’est pas dans la clownerie : il saisit, derrière ces images, une dimension profonde de souffrance et d’engagement. Il capte l’attente — la tension de celui qui attend et qui, secrètement, réclame sa part au monde.
On pourrait très bien imaginer que Vladimir et Estragon cherchent à passer en zone libre et qu’ils attendent un passeur, qui s’appellerait Godot. (Jacques Osinski)
Osinski respecte tout cela.
Denis Lavant, Jacques Bonnaffé
Lorsque Lucien Raimbourg créa Vladimir sous la direction de Roger Blin, en 1953 au Théâtre de Babylone, la critique salua en lui « l’élégance du retrait, le raffinement dans la sobriété » — un serviteur du théâtre, étranger au cabotinage. Le même esprit préside ici. Osinski emploie Lavant et Bonnaffé à contre-emploi : Lavant abandonne ses pantomimes, Bonnaffé remise ses comiques gestuelles. Ils n’en deviennent que plus puissants, rendus à une présence ordinaire, débarrassée de scories. Osinski défictionne la prosodie.
L’attente — objet central de la pièce — engendre l’ennui sur scène ; les tentatives d’y échapper alimentent une tension vernaculaire, propice aux identifications. Jamais le public n’aura aussi intimement ressenti ce désespoir, ces discussions vaines, ce temps qui ne passe pas.
Les quatre comédiens sont remarquables. Jean-François Lapalus est un Lucky qui attendrit ; Aurélien Recoing, un Pozzo qui agace et émeut tour à tour. Denis Lavant compose un Estragon d’une vérité brute. Mais c’est Jacques Bonnaffé qui marque le rôle : Vladimir y trouve une grandeur dans la retenue, une densité construite sur la normalité même. Lorsqu’il dialogue avec l’enfant de Godot — figuré par une vidéo aux contours holographiques — le spectacle bascule du faussement banal au sublime. On touche alors à quelque chose d’intime : peut-être l’enfant en Vladimir, peut-être l’enfant en nous.
Jacques Osinski est un passeur. Il donne Beckett, établit un pont entre l’humanité et l’occulte, et laisse nos associations mentales s’embraser.

De Samuel Beckett
Jacques Osinski – Mise en scène
Jacques Bonnaffé – Interprétation
Peter Bonke – Interprétation
Denis Lavant – Interprétation
Aurélien Recoing – Interprétation
Yann Chapotel – Scénographie
Sylvette Dequest – Costumes
Evelyne Jacquier – Diffusion
Adèle Maugendre – Administration
Catherine Verheyde – Création lumière
Vu le 11 juillet au Théâtre des Halles, Avignon
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Cock, Cock… Who’s There ? — Samira Elagoz à l’Odéon-Berthier : marcher vers l’amour

Samira Elagoz présente à Berthier une performance vidéo d’une heure où elle revisite, dix ans après, la matière brute d’un viol et la trajectoire singulière qui s’ensuivit — non pour réclamer justice, mais pour continuer à vivre, et pourchasser l’amour.

Cock, Cock… Who’s There ? — Samira Elagoz à l’Odéon-Berthier Samira Elagoz est né en 1989 à Helsinki. Formé à la danse au SEAD de Salzbourg avant d’étudier la chorégraphie à Amsterdam, il /elle a progressivement délaissé la scène contrôlée pour la rencontre brute — des inconnus filmés chez eux, une caméra tenue à la main, aucun script. De cette pratique singulière, à mi-chemin entre le documentaire et la performance, est né un corpus d’œuvres présenté à la Biennale de Venise — où il a reçu le Lion d’argent en 2022 —, à l’IDFA, au Festival de Rotterdam et dans les grandes scènes européennes de l’art vivant.
Cock, Cock… Who’s There?, créé en 2016, est la pièce fondatrice de cette trajectoire : celle où tout a commencé, et celle qu’Elagoz présente aujourd’hui à Paris pour la première fois, dix ans après sa création. Entre 2016 et 2026, Samira Elagoz a effectué sa transition. L’homme qui se tient sur scène ce soir n’est plus la femme de vingt-quatre ans qui postait ses annonces sur Craigslist — et c’est précisément cet écart, cette distance entre le soi d’alors et le soi d’aujourd’hui, qui donne à la performance une profondeur et une étrangeté que nul autre dispositif n’aurait pu produire. Le spectacle ainsi, raconte une individuation non figée mais glissante et à la fois cohérente ; il terrorisera, c’est sa première vertu, tout adepte du wokisme!
Samira Elagoz : une trajectoire entre documentaire et performance
L’idée de départ tient en une phrase, dite à un ami en plaisantant : fêter l’anniversaire d’un viol plutôt que d’en faire une date morbide. De cette légèreté volontaire, presque insolente, naît un protocole : Elagoz poste une petite annonce sur des plateformes de rencontres — Tinder, Craigslist, Chatroulette —, se présente comme une jeune réalisatrice de vingt-quatre ans souhaitant filmer une première rencontre chez des inconnus, et multiplie les entrevues. Des hommes, des profils, des corps, des fantasmes, des maladresses. Autant de matériaux bruts qui deviennent ensuite le substrat d’une performance vidéo où Elagoz, présent sur scène aux côtés des images, examine avec le public l’ensemble des mécanismes qui régissent le désir hétérosexuel et les symptômes de la masculinité. En creux, ce que l’on fait de soi après avoir subi une violence intime.

Cock, Cock… Who’s There ? — Samira Elagoz à l’Odéon-Berthier
Ce que le spectacle n'est pas — et ce qu'il est
Il faut d’abord écrire ce que ce spectacle n’est pas. Il n’est pas un manifeste. Il n’est pas une tribune. Il n’est pas non plus une démonstration de résilience, mot si cher à l’époque qui aimerait qu’une victime se redresse proprement, atteste de sa guérison et rende service à une cause. Samira Elagoz ne rend service à aucune cause. Ce qu’elle apporte sur scène est d’une tout autre nature, plus ancienne et plus intime : un récit.Transition, mémoire et quête de l’amour
Cock, Cock… Who’s There? est né en 2016, avant que le mouvement #MeToo n’institue un vocabulaire collectif du trauma. Cette antériorité n’est pas anodine — elle est constitutive. Elagoz ne pouvait pas, à l’époque, s’appuyer sur le soutien d’un récit dominant. Elle devait construire seule la dramaturgie de sa propre expérience, sans univers rhétorique, sans confrérie qui aurait déjà dit à sa place ce que cela signifiait d’avoir été violée. Débarrassé de ce passage désormais obligatoire au communautaire, son oeuvre offre une liberté formelle rare, et une voie vers une authentique subjectivation.
La tendresse et la force du geste tient dans l’absence de toute posture accusatoire. Les hommes filmés ne sont pas des monstres. Ils sont des hommes enfermés dans des codes qu’ils n’ont pas inventés mais qu’ils reproduisent mécaniquement.
Ce regard — qui refuse l’inversion facile du male gaze — est peut-être ce qu’il y a de plus politiquement courageux dans l’œuvre, précisément parce qu’il n’est pas politique. Il est humain.
La transition d’Elagoz ajoute une dimension supplémentaire, vertigineuse. Sur scène se tient un homme qui regarde des images d’une femme — et cette femme, c’est lui. Cock, Cock… devient ainsi, rétrospectivement, ce qu’il appelle lui-même un chant du cygne : une ode à la femme qu’il a été, regardée avec admiration par l’homme qu’il est devenu.
La grande intelligence d’Elagoz est d’avoir compris que réclamer justice (même légitime) aurait été une impasse artistique, et une impasse vitale. Ce qu’il choisit à la place ressemble davantage à ce que font les humains depuis toujours face à l’irréparable : raconter. Non pour que le récit répare, mais pour qu’il permette de continuer. de poursuivre son chemin de vie. Son geste est comme un devoir de mémoire mais privatisé : ni tribunal, ni confession, mais une révélation intime offerte à ceux qui acceptent d’y assister. Et c’est par une immense délicatesse qu’il nous fait l’otage de son récit, et qu’advient ce moment où le public réalise qu’il a été saisi par quelque chose qu’il n’avait pas demandé à recevoir. Nous voila proches de l’artiste.
On pense à l’enfant qui raconte à ses parents ce qui lui est arrivé — non pour les accabler, non pour qu’ils interviennent, mais parce que le récit adressé à quelqu’un de proche est la seule façon de vérifier qu’on est encore là. Elagoz nous dit : voilà ce qui s’est passé, voilà ce que j’en ai fait, voilà que je cours encore. Cette adresse invisible au public traverse toute la performance. Elle lui confère une tendresse que ni le cynisme ni la colère n’auraient pu produire.

Cock, Cock… Who’s There ? — Samira Elagoz à l’Odéon-Berthier Une tendresse qui n’exclut pas la lucidité, ni l’humour parfois déstabilisant, ni la crudité de certaines images. Au fond, ce que Cock, Cock… révèle en définitive, c’est que la quête d’Elagoz n’est ni la justice ni la guérison, ces horizons modernes(?) d’une époque qui revendique, vitupère et embrigade et qui aime à ranger les victimes. Sa quête, obstinée est celle de l’amour, d’un amour au plus prés de la vérité du sujet et de la vérité de l’autre, dans un face à face. L’amour comme raison de ne pas cesser de cheminer au monde.
Le spectacle touche juste car il ignore tranquillement, tous les cadres dans lesquels on aurait voulu l’enfermer. Il est en cela un moment rare de réconciliation avec les autres et avec soi même.
Infos pratiques — Odéon-Berthier, mars 2026. Cock, Cock… Who’s There ? — Samira Elagoz Odéon-Théâtre de l’Europe / Berthier — Paris 17e Du 12 au 15 mars 2026 — durée : 1h En anglais, surtitré en français Avec : Samira Elagoz, Ayumi Matsuda, Tashi Iwaoka. Crédit photos © Samira Elagoz. vu le 12 mars 2026.
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Hamlet selon Ivo van Hove : le théâtre pour l’actuel.

ODÉON PARIS 6 DU 21 JANVIER
AU 14 MARS 2026Il fallait oser. Ivo van Hove l’a fait. Avec une audace qui confine au sacrilège jubilatoire, le metteur en scène flamand s’empare de Hamlet et le fracasse contre notre présent. Ce n’est plus une relecture, c’est un détournement magistral, un piratage en règle du chef-d’œuvre shakespearien pour en faire le miroir brutal et amer de notre époque fracturée.
Dès les premières minutes, la violence est là, palpable, presque insoutenable. La scénographie de Jan Versweyveld transforme le plateau en bunker psychique, espace clos où le traumatisme ricoche sur des parois froides. Pas de dentelles élisabéthaines ici : tout est minéral, glacé, clinique. Cette brutalité formelle trouve son écho dans le jeu de la troupe de la Comédie-Française, absolument sidérante de précision et d’engagement physique. Les comédiens se promènent désemparés au sein de cette génération orpheline de repères, où le deuil impossible du père devient matrice de toutes les dérives. Guillaume Galienne en Claudius et en spectre est époustouflant. ( voici déjà le genie de van Hove qui fait jouer par le même comédien les deux pères : celui désigné par la mère et le père mort) Florence Viala campe une froide et ambivalente Gertrude, Denis Podalydés un Polonius si vrai. Et Christophe Montenez est édifiant en un Hamlet radicalisé, usant avec opportunisme du délire paranoïde.
Je ne suis pas vraiment fou, ma folie est une ruse
Car voilà le coup de génie de van Hove : faire de Hamlet non plus le prince mélancolique, mais le prototype de l’individu contemporain radicalisé par ses blessures intimes. Le trauma personnel devient manifeste politique, la souffrance psychique mute en pulsion destructrice. L’inceste n’est plus suggéré mais affronté, projeté. Le geste emprunte à l’actuel le voyeurisme généralisé et l’obscénité devenue norme. Un rock du 21e siècle.
Cette adaptation parle frontalement de notre époque woke, glissant ici en un « to be (or not to be) to wake up and to kill »: nous raconte cette jeunesse en quête éperdue d’identité dans un monde où les figures d’autorité se sont effondrées, où l’absence du père (symbolique, politique, structurante) laisse place au chaos des ressentiments projetés. Hamlet devient ce que notre époque fabrique en série : des êtres blessés qui transforment leur douleur en arme, leur névrose en idéologie. Et en violence.
C’est gonflé. C’est génial. Van Hove ne demande pas la permission : il prend Shakespeare à bras-le-corps et en extrait une matière incandescente, contemporaine jusqu’à l’os. Un spectacle qui cogne, qui dérange, qui refuse le confort de la révérence patrimoniale pour faire du théâtre un acte politique urgent.
Épatant.
Avec la troupe de la Comédie-Française
Florence Viala, Denis Podalydès, Guillaume Gallienne, Loïc Corbery, Christophe Montenez, Jean Chevalier, Élissa Alloula
et Vincent Breton, Aksel Carrez, Arthur Colzy, Pierre-Victor Cabrol, Nicolas Verdier -
Cet obscur objet du désir (le nouveau Pommerat)

Joël Pommerat poursuit son exploration des zones d’ombre de l’intime avec Les Petites Filles, spectacle où se déploie une fois encore la signature esthétique du metteur en scène formé à l’école du Théâtre de la Tempête. Depuis la création de sa compagnie Louis Brouillard en 1990, Pommerat a développé un langage scénique immédiatement reconnaissable, fait de pénombres habitées, de mutations sonores et de cette écriture de plateau qui naît du corps des acteurs avant de se fixer en texte.
Auteur, metteur en scène et scénographe, il a imposé au fil des années (Ma chambre froide, Au monde, Cendrillon, Ça ira (1) Fin de Louis) une écriture fragmentée du réel, où le conte côtoie le politique et où l’enfance devient territoire d’investigation des rapports de domination.
L’inquiétante étrangeté du double
Dans Cendrillon, il renversait les clichés pour nous confronter aux terreurs de l’enfance. Avec Les Petites Filles modernes, il prend le contre-pied et plonge sans réserve dans le magique et le surnaturel, seuls véritables remparts face aux épreuves que traversent ses deux jeunes héroïnes. Car c’est bien d’une configuration duelle qu’il s’agit ici, structure psychique fondamentale où se joue la constitution du moi adolescent.

DR Agathe Pommerat Confrontées aux lois du monde réel et aux adultes qui voudraient les séparer, elles opposent les forces mystérieuses de l’enfance. Leur amitié inébranlable devient une arme si puissante qu’elle dépasse les limites du corps et de l’esprit. Dans cette gémellité élective se révèle toute la complexité du double projectif : l’autre comme réceptacle de ce que le moi ne peut contenir. Mais aussi le double idéal, ce moi rêvé que l’adolescente cherche à incarner à travers le miroir que lui tend sa complice. Les adultes occupent cette position paradoxale d’objets à la fois présents et absents, forclus du lien symbiotique.
Dans un univers en clair-obscur, les peurs et les cauchemars se déploient dans des espaces noirs et quasi-vides. Le vide scénique n’est pas absence mais espace transitionnel où quelque chose peut advenir.

DR Agathe Pommerat Une « déambulation dans la construction de soi » envoûtante et sans leçon de morale, où Pommerat saisit cette phase critique où le moi cherche dans l’autre son propre reflet transfiguré. Voici l’adolescence : devenir soi en passant par l’autre, se séparer en restant lié, grandir sans perdre la toute-puissance magique de l’enfance. Attendu.
Mais c’est peut être là que réside le paradoxe de ce spectacle : sous la forme spectaculaire, sous la virtuosité technique et la beauté plastique indéniable, se cache un récit dont le cheminement demeure obstinément convenu.

DR Agathe Pommerat On sort du théâtre saisi par la puissance des images, habité par cette atmosphère si particulière que seul Pommerat sait créer. Mais une fois dissipée la brume et la pénombre, demeure la trace d’un conte assez classique sur cet obscur objet du désir adolescent.
Le spectacle reste cependant une expérience théâtrale accomplie, inoubliable. Il signe une nouvelle référence. Et Éric Feldman ( qui reprendra fin janvier son propre spectacle) est formidable !
Les petites filles modernes (titre provisoire)
Auteur : Joël Pommerat
Metteur en scène : Joël Pommerat
Distribution : Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias
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Lettre ouverte à Charlotte Gainsbourg, par Ariane Mnouchkine

L’ignoble publication par un professeur d’université d’une liste de personnalités juives vient attiser les braises d’un antisémitisme déjà incandescent dans le débat public. La metteuse en scène Ariane Mnouchkine adresse une lettre ouverte à Charlotte Gainsbourg, dont le nom est cité dans cette « liste de la honte ».
Chère Charlotte,
J’ai mis du temps à trouver une adresse où vous écrire, voilà pourquoi ce n’est qu’aujourd’hui que je peux vous dire l’indignation, la colère, l’angoisse, pour ne pas dire le chagrin sombre que j’ai ressenti et ressens toujours après avoir découvert la liste établie par Julien Théry, professeur d’histoire à l’Université Lumière Lyon 2. Liste que certains qualifieraient de gestapiste.
Même si le texte de votre tribune co-signée dans Le Figaro sur la reconnaissance par Emmanuel Macron d’un État palestinien — surtout son début —m’avait paru mériter une très vive discussion, même si j’eusse aimé, pour qu’elle soit plus équilibrée, que votre alarme s’appliquât aussi au gouvernement indéfendable de Benjamin Netanyahu, rien, absolument rien, ne peut expliquer et encore moins excuser, une ignominie telle que cette liste dénonciatrice, calomnieuse, mensongère, digne des pires heures des pires années de l’histoire de notre pays.
Une liste ! En 2025, une liste, désignant des Français juifs et quelques Français, (non juifs, eux, mais, pire, amis et complices des juifs) à la haine, à la vindicte, à l’ignorance et à l’imbécilité publiques. Comment imaginer cela ? Comment penser cela ? Comment admettre que cela ne soulève que de petites explications temporisatrices de la part du ministre de l’Enseignement Supérieur (dont j’ai d’ailleurs oublié le nom) ?
Comment supporter que l’extrême-droite soit la seule à sembler s’en offusquer, non sans une certaine délectation ?
Insensés que nous sommes, nous qui nous disons de gauche, après avoir abandonné le drapeau français, la Marseillaise, la laïcité, et tant d’autres symboles, au Rassemblement National, allons-nous aussi lui abandonner les Juifs ?
Allons-nous vraiment laisser le Rassemblement National prétendre être le seul recours des Français juifs ? De borgnes que nous sommes déjà, allons-nous carrément nous crever les deux yeux tant nous avons peur, si nous osons parler, de finir, nous aussi, pour délit d’opinion, couchés sur des listes de plus en plus longues, de plus en plus nombreuses, de plus en plus folles, de plus en plus fatales.
Voilà, Charlotte, ce que je voulais vous dire. À vous, à tous. À moi-même.
Affectueusement,
Ariane
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Trancher de Sophie Engel à La Flèche : quand l’humour juif éclaire l’intime

Au Théâtre La Flèche (Paris), jusqu’au 13 décembre 2025. Texte, interprétation et mise en scène : Sophie Engel, avec Héléna Sadowy à la co-mise en scène.
Dans Trancher, Sophie Engel ose mêler l’introspection la plus nue à l’humour juif le plus affûté. Seule sur scène, elle explore (elle explose) les blessures de l’amour, la foi et la filiation, avec un rire à la fois pudique et salvateur.

Une confession sous le signe du rire
À la suite d’une rupture amoureuse, Sophie Engel se confronte à ses propres répétitions : pourquoi rejoue-t-on toujours les mêmes histoires ? La comédienne transforme cette question intime en matière scénique, en convoquant son héritage juif et la mémoire de l’humour familial.
Ce rire, qu’elle manie avec précision, n’est pas une échappatoire mais un geste de vérité. Dans la grande tradition de l’humour juif, il dévoile les paradoxes : la culpabilité, la tendresse, la peur du manque. On rit d’un Dieu trop exigeant, d’une mère omniprésente. On rit surtout de soi parce que le rire est une manière de tenir debout.

L’humour comme scalpel
Trancher se distingue par une écriture nerveuse et ciselée. Les mots s’entrechoquent, les clins d’œil et les sourires pèsent, les éclats d’autodérision tentent de désamorcer l’émotion avant qu’elle ne déborde.
L’alternance de gravité et d’humour donne au spectacle un rythme singulier, vif et tranchant. Jamais complaisant. L’humour juif, par son mélange d’amertume et de lucidité, reste la clé d’un récit à portée universelle. Le chemin d’une femme qui cherche à comprendre ce qui, en elle, refuse l’apaisement.

Une mise en scène épurée, une présence vibrante
Aux côtés d’Héléna Sadowy, Sophie Engel signe une mise en scène minimale, avec une mise en lumière tout à fait réussie. Au sein de la proximité de la salle du Théâtre La Flèche, chaque souffle, chaque regard prend une densité rare. La comédienne, forte de sa lumineuse beauté, joue avec une envie de sincérité qui touche juste.

Authentique
La parole devient acte, et le rire, un chemin vers la lumière. Entre confession et comédie, Trancher réussit le pari d’un théâtre de l’intime à la fois drôle, profond et universel. Sophie Engel transforme son héritage culturel en levier d’émancipation et d’autodérision.
Bravo.
« TRANCHER » Compagnie Haut les cœurs ! Sophie Engel & Héléna Sadowy AUTEURE Sophie Engel MISE EN SCÈNE Sophie Engel & Héléna Sadowy AVEC Sophie Engel SCÉNOGRAPHIE Cerise Guyon LUMIÈRES Gautier Devoucoux COSTUMES Augustin Rolland CRÉATION SONORE Héléna Sadowy THÉÂTRE LA FLÈCHE DU 11 OCTOBRE AU 13 DÉCEMBRE 2025 LES SAMEDIS À 19H 77 rue de Charonne, 75011 Paris durée : 1hVisuel Affiche, vu le 11 octobre 2025
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« On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie » revient au Théâtre du Petit Saint-Martin

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On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie

Pourquoi le wokisme se radicalise-t-il dans une impasse où aucune résilience n’est possible ? Pourquoi, autrefois vertueux, ce mouvement piétine-t-il aujourd’hui dans une rhétorique toujours plus guerrière ? Sans l’apaisement que permettrait la résilience, l’émotion victimaire a remplacé toute élaboration constructive. Une dérive du mouvement consiste à analyser les rapports de domination uniquement à travers des cadres comme l’intersectionnalité ou la théorie postcoloniale ; dans ce contexte, les Juifs sont perçus non plus comme une minorité opprimée, mais comme une catégorie « privilégiée ». Cette lecture, souvent rigide et dépourvue d’humour, contribue à invisibiliser ou minimiser l’antisémitisme.
Il est urgent que les esprits se ressaisissent et que ceux qui cherchent une analyse honnête quittent ce bateau qui coule. Ils seront aidés par le bijou théâtral imaginé par Éric Feldman. La pièce ringardise l’air du temps, elle constitue une grandiose bouffée d’oxygène en ceci qu’elle vient précisément déconstruire une rhétorique morne et réductrice, redonnant à l’histoire sa complexité et à la mémoire sa force vive. La doctrine multiséculaire de Eric Feldman est limpide. La résilience ne viendra pas du dogmatisme triste et belliqueux mais de l’art car il ajoute au monde et de l’humour puisé dans l’ironie, car l’ironie comme l’écrit Jankelevitch organise le jeu subtil entre le dire et le non dire.

Feldman se situe précisément là assis devant nous et il nous invite dans sa pensée joyeuse, attachante, pleine et ratée, explicite et allusive à la fois. Le texte est un immense bonheur.
La génération des enfants et petits enfants de la Shoah
Feldman semble convoquer l’humour malgré lui ou est-ce l’humour qui dans une complicité atavique convoque l’artiste. Ensemble, ils abordent la mémoire funeste de la Shoah. Ca ressemble à un stand-up théâtral d’art et essai ! Mi-conférence, mi-confidence, cette autofiction jubilatoire nous entraîne dans une spirale de facéties, de pensées et d’émotions pures.
Ses propres parents furent des « enfants cachés », survivants de la tragédie.
Dans ce récit intime, il évoque la grande histoire, la psychanalyse, le yoga, le miracle d’être vivant et bien d’autres choses… L’homme est un lettré et un érudit. Son esprit bouillonne en direct. Nous sommes aimantés à ses mots et seuls les rires nombreux nous sauvent de l’apnée que déclenche le spectacle.
Au-delà des mots, le corps de Feldman se libérera par et dans la danse. Il confie : il vit avec son chat, témoin certainement de ses danses. Aujourd’hui, nous devenons partie de sa danse, de cette famille de cœur qu’il tisse avec douceur et passion.
Texte et interprétation : Éric Feldman
Mise en scène et collaboration à la dramaturgie : Olivier Veillon
Soutien amical à la dramaturgie et à la mise en scène : Joël Pommerat
Création lumière et espace scénique : Sallahdyn Khatir
Création sonore et régie générale : Marie Mouslouhouddine
Production et diffusion : Le BEC – Bureau des écritures contemporaines (Claire Nollez et Romain Courault)
Administration : Antoine Lenoble
Accompagnatrice : Anne de Amézaga -
Ödön Von Horváth avant l’orage.

Le biopic de Ödön Von Horvath est indispensable à tout théâtreux. Le spectacle est programmé au Festival d’Avignon Off à l’Artéphile à 15:20 du 5 au 26 juillet 2025
La Vie Ardente d’Ödön Von Horvath : Un Héros dans l’ombre du Fantôme d’Hitler
Dans un monde dans lequel le pouvoir et la haine façonnent le destin des hommes, un écrivain visionnaire se dresse, confronté à l’ombre menaçante du nazisme. Une saga cinématographique où chaque scène résonne comme un cri de résistance, chaque mot devient un coup de théâtre. La vie d’Ödön von Horváth, un homme au courage incandescent, éclaire l’obscurité d’un siècle déchiré, une quête héroïque contre la marée noire du nationalisme et de la barbarie.
Né en 1901, il grandit en voyageant à travers l’Europe, son âme forgée dans un feu d’indépendance et d’idéalisme. La caméra suit ses pas alors qu’il devient un homme de lettres, un rebelle contre les tyrans, un dénonciateur en première ligne. En 1929, un face-à-face électrique avec Hitler lui vaut une notoriété flamboyante : une altercation intense qui scelle son destin, le plaçant en première ligne de ceux qui refusent de courber l’échine.
Le Théâtre de la Révolte
Vainqueur du prestigieux Prix Kleist en 1932, Horváth se révèle comme un héros en lutte contre l’oppression morale et religieuse dans Légendes de la forêt viennoise. Mais le vent de la haine souffle violemment, et en 1936, forcé à l’exil, il devient un vagabond à travers l’Europe, armé de sa plume et d’un courage inégalé. Son combat contre le fascisme ne connaît pas de relâche.
En 1938, la ville lumière devient sa déchue, à Paris, où il croise la route du célèbre réalisateur Robert Siodmak. Mais le destin, cruel maître de jeu, lui réserve une fin tragiquement absurde : alors qu’il flâne sur les Champs-Élysées, une branche d’arbre se détache et l’emporte, mettant fin à la vie de ce héros tragique dans un coup de théâtre ultime, aussi inattendu que ses œuvres.
Une prophétie d’une gitane à Amsterdam semblait l’attendre : un séjour à Paris changerait tout. La vie, comme la scène, joue ses scènes silencieuses et fatales : une œuvre à la Shakespeare, emplie de passions, de luttes et d’ombres, lorgnant vers le destin.
Une Tragédie Épique
Les mots d’Horváth déchirent comme une épée : révéler les mensonges, exposer la lâcheté, dénoncer avec une brutalité longue de vérité. Son théâtre, aussi incisif qu’un coup de fouet, frappe le public, lui rappelant que la vérité n’attend pas d’être douce, qu’elle surgit dans son visage le plus cru. Sa poésie dramatique évoque la lutte désespérée de ceux qui refusent de se plier à l’oppression, dans la lignée tragique des grands personnages shakespeariens.
Par cette mise en scène d’Elie Rofé, la pièce imaginée par le virtuose Matéo Troianovski, la tragédie se déploie avec la grandeur d’Hamlet, la prophétie des sorcières de Macbeth, et le désespoir de Shylock. La scène se teinte de mystère et d’émotion, transportant le spectateur dans une tempête de passions et de révélations.
Une Performance Mémorable
L’interprétation transcende le simple spectacle : Troianovski, capte chaque instant, chaque souffle. Fanny Le Pironnec bouleverse, Mathilde Freytet impressionne, et ensemble, ils incarnent la spirale descendante de l’homme face à la tempête. La salle se lève, applaudissant cette œuvre enfiévrée, un hommage vibrant à l’esprit indomptable d’un héros qui refusait d’être oublié.
Avant l’Orage – Avignon 2025
Ecriture Matéo Troianovski
Mise en scène Elie Rofé
Avec
Fanny Le Pironnec, Mathilde Freytet et MatéoTroianovski
Création lumières : Elie Rofé
Création maquillage et coiffure :Laura Garnier
Régie :Elie Rofé
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Pour la reprise de « Il n’y a pas de Ajar» : Notre dossier.

Abraham Ajar dit être le fils d’Emile Ajar. Or celui-ci n’a jamais existé : il s’agit du célèbre alter-ego du romancier Romain Gary, qui s’est suicidé en 80. En composant le monologue de ce fils imaginaire, Delphine Horvilleur explore l’épineuse question de l’obsession identitaire. La pièce est reprise au Théâtre de la concorde du 11 au 28 décembre 2024.
Notre dossier
Il n’y a pas de Ajar , Un monologue contre l’identité par Aviva Cohen, psychanalyste.
Il n’y a pas de Ajar : L’indéfinissable mystère d’une même construction psychique » par Magali Taïeb-Cohen, psychanalyste, membre du Mouvement du coût freudien.
Je est tant d’autres à propos de Il n’y a pas de Ajar par Eva Klein Architecte
Nous sommes tous des psychanalystes Juifs par David Rofé-Sarfati, psychanalyste, membre de l’ALI.
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À voir en octobre 2024

nos conseils d’octobre
Contre au Vx Colombier de Constance Meyer, Agathe Peyrard et Sébastien Pouderoux d’après la vie et l’œuvre de John Cassavetes et Gena Rowlands mise en scène Constance Meyer et Sébastien Pouderoux
» VISITE A MISTER GREEN « de Jeff BARON
au THÉÂTRE DE PASSY à partir du 6 septembre 2024, Thomas JOUSSIER Patrick PREJEAN, mise en scène Thomas JOUSSIER
Des Ombres et des Armes à la manufacture des Abbesses partir du 26 aout
[swpm_protected]Lors d’une opération chaotique, un groupe de la DGSI parvient à éviter un nouvel attentat. Mais l’un des djihadistes prend la fuite et les policiers se déchirent alors sur la stratégie à suivre pour le retrouver. Pour Niels, la clé est Abdel, un revenant (un jeune parti en Syrie et revenu en France) menant désormais une vie paisible. Niels en est certain, Abdel ment et se prépare à passer à l’action. Cela vire bientôt à l’obsession, accentuant les lignes de fractures avec les autres policiers. Parallèlement, la menace d’une action d’extrême droite semble grandir inexorablement.
L’Extraordinaire Destinée de Sarah Bernhardt
Théâtre du Palais Royal à partir du 27 août Texte et Mise en scène : Géraldine Martineau. Géraldine Martineau nous avait éblouis avec « La Dame de la mer » de Henrik Ibsen » à la Comédie-Française. La vie de la première star internationale, celle qu’on nomma « la divine », « le monstre sacré », « la voix d’or », « l’impératrice du théâtre », « la scandaleuse » avec Estelle MEYER, Marie-Christine LETORT, Isabelle GARDIEN, Blanche LELEU, Priscilla BESCOND, Adrien MELIN, Sylvain DIEUAIDE, Antoine CHOLET, Florence HENNEQUIN, Bastien DOLLINGER
Un Barrage contre le Pacifique avec Anne Consigny, de Marguerite Duras, mis en scène par Anne Consigny au Studio Hebertot, 75017 Paris
Rentrée 42 à la Comédie Bastille de Pierre-Olivier Scotto et Xavier Lemaire – Mise en scène : Xavier Lemaire avec Anne Richard, Isabelle Andréani, Emilie Chevrillon, Fanny Lucet, Dominique Thomas et Michel Laliberté
Quatre institutrices d’une école parisienne du 11ème arrondissement se retrouvent pour préparer la rentrée scolaire de 1942. Un évènement inattendu va remettre en cause leur métier d’enseignante et va faire naître leur habileté à résister !
Suivez l’enquête de ces héroïnes du quotidien, dans la France du régime de Vichy. Sans jamais céder au désespoir, avec courage et une pointe d’humour noire, elles se battent pour les enfants, pour l’enseignement, pour la justice… pour l’humanité.
Les Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos , mis en scène par Arnaud Denis à la Comédie des Champs Elysées, Paris
Le Mage du Kremlin de Giuliano Da Empoli , mis en scène par Roland Auzet à la Scala Paris, Paris
Pauvre Bitos au Théâtre Hébertot, Paris
24 heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig , mis en scène par Juan Crespillo A La Folie Théâtre, Paris
La double inconstance de Marivaux , mis en scène par Jean-Paul Tribout au Théâtre Le Lucernaire, Paris
Comme il vous plaira au Théâtre Hébertot, Paris
Le Revizor de Nicolas Gogol , mis en scène par Ronan Rivière au Théâtre le Ranelagh, Paris
Jean Zay, L’homme complet de Jean Zay – adaptation Xavier Béja , mis en scène par Michel Cochet au Théâtre Essaion, Paris
Cap au pire de Samuel Beckett , mis en scène par Jacques Osinski au Théâtre 14, Paris
Une Odyssée en Asie Mineure de Simon Abkarian, mis en scène par Simon Abkarian
« La double inconstance » par Jean-Paul Tribout, le Marivaux du bonheur au Lucernaire
ADN au théâtre Michel, Paris
Après avoir conquis le public avec ses adaptations de l’Illiade et Odyssée, Pauline Bayle poursuit son exploration des grands textes du répertoire en ravivant l’œuvre capitale de la Comédie Humaine.
L’Avare de Molière mise en scène Clément Poirée à La TempêteL’histoire d’une génération qui ne veut rien lâcher au risque de nécroser celle qui vient, Molière l’a génialement racontée dans L’Avare. Pièce hilarante sur un grand vice, un désir ogresque qui confine à la folie, à la tyrannie. Clément Poirée se risque à revisiter cette comédie « en mode radin » pour interroger ses résonances au temps de la décroissance, aujourd’hui où les valeurs sont renversées. Sur scène, une troupe en slip devant des étagères vides. Tout le monde est là, les interprètes mais aussi l’équipe artistique qui habituellement œuvre dans le secret des répétitions. Ils n’attendent que le public et ce qu’il voudra bien leur donner. Objets en tout genre, vêtements, draps, livres, papiers peints, boîtes, bijoux, CD, craies, café soluble… tout est bon ! C’est grâce à votre générosité (ou malgré votre pingrerie, c’est aussi drôle) que la représentation s’inventera sous nos yeux, comme sur une place de village. Un happening chaque soir différent. Une manière d’éclairer notre rapport intime à l’avarice et de mettre à nu ce qui fait la richesse d’un spectacle : une équipe à l’unisson et un public-artiste qui apporte la pièce manquante. Un Avare à l’épreuve de ce qui fonde l’art de la représentation : le partage. Une expérience d’économie circulaire aussi puisque tous vos dons seront redistribués pour le réemploi solidaire. Alors, prodigue ou avare ?
avec John Arnold, Mathilde Auneveux, Pascal Cesari, Virgil Leclaire, Nelson-Rafaell Madel, Laurent Ménoret, Marie Razafindrakoto, Anne-Élodie Sorlin
Dämon El funeral de Bergman
un spectacle d’Angélica Liddell
en espagnol, français, suédois, surtitré en français26 septembre – 6 octobre
Odéon 6e
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À voir en septembre 2024

ci-dessous nos conseils pour la rentrée de septembre
» VISITE A MISTER GREEN « de Jeff BARON
au THÉÂTRE DE PASSY à partir du 6 septembre 2024, Thomas JOUSSIER Patrick PREJEAN, mise en scène Thomas JOUSSIER
Des Ombres et des Armes à la manufacture des Abbesses partir du 26 aout
[swpm_protected]Lors d’une opération chaotique, un groupe de la DGSI parvient à éviter un nouvel attentat. Mais l’un des djihadistes prend la fuite et les policiers se déchirent alors sur la stratégie à suivre pour le retrouver. Pour Niels, la clé est Abdel, un revenant (un jeune parti en Syrie et revenu en France) menant désormais une vie paisible. Niels en est certain, Abdel ment et se prépare à passer à l’action. Cela vire bientôt à l’obsession, accentuant les lignes de fractures avec les autres policiers. Parallèlement, la menace d’une action d’extrême droite semble grandir inexorablement.
L’Extraordinaire Destinée de Sarah Bernhardt
Théâtre du Palais Royal à partir du 27 août Texte et Mise en scène : Géraldine Martineau. Géraldine Martineau nous avait éblouis avec « La Dame de la mer » de Henrik Ibsen » à la Comédie-Française. La vie de la première star internationale, celle qu’on nomma « la divine », « le monstre sacré », « la voix d’or », « l’impératrice du théâtre », « la scandaleuse ».
avec Estelle MEYER, Marie-Christine LETORT, Isabelle GARDIEN, Blanche LELEU, Priscilla BESCOND, Adrien MELIN, Sylvain DIEUAIDE, Antoine CHOLET, Florence HENNEQUIN, Bastien DOLLINGER
https://www.theatrepalaisroyal.com/Spectacles/lextraordinaire-destinee-de-sarah-bernhardt
Rentrée 42 à la Comédie BastilleUne pièce de Pierre-Olivier Scotto et Xavier Lemaire – Mise en scène : Xavier Lemaire
Décors : Caroline Mexme – Lumières : Didier Brun – Musiques : Philippe Bozzo – Costumes : Christine Vilers
Avec Anne Richard, Isabelle Andréani, Emilie Chevrillon, Fanny Lucet, Dominique Thomas et Michel Laliberté
Quatre institutrices d’une école parisienne du 11ème arrondissement se retrouvent pour préparer la rentrée scolaire de 1942. Un évènement inattendu va remettre en cause leur métier d’enseignante et va faire naître leur habileté à résister !
Suivez l’enquête de ces héroïnes du quotidien, dans la France du régime de Vichy. Sans jamais céder au désespoir, avec courage et une pointe d’humour noire, elles se battent pour les enfants, pour l’enseignement, pour la justice… pour l’humanité.
« La double inconstance » par Jean-Paul Tribout, le Marivaux du bonheur.
Lucernaire
53 rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Du 18 septembre au 3 novembre 2024
Durée 1h25
ILLUSIONS PERDUES à l’AtelierILLUSIONS PERDUES
Dans une mise en scène brute et incandescente, Pauline Bayle dépeint le parcours de Lucien Chardon, jeune poète qui venu à Paris pour connaître la gloire, se retrouve happé par le monde impitoyable de la presse. Portée par l’énergie débordante de cinq comédien.nes incarnant près d’une quinzaine de personnages, son adaptation d’Illusions perdues révèle toute la puissance et la modernité des mots d’Honoré de Balzac. Sous nos yeux et dans un rythme effréné, ils nous transportent au cœur d’un XIXème siècle étonnamment contemporain.Après avoir conquis le public avec ses adaptations de l’Illiade et Odyssée, Pauline Bayle poursuit son exploration des grands textes du répertoire en ravivant l’œuvre capitale de la Comédie Humaine.
Mode d’emploi pour metteur en scène israélien en Europe au Théâtre Paris-Villette, 211 Avenue Jean Jaurès, 75019 ParisIdo et Hannan sont tous deux des metteurs en scène de théâtre israéliens. L’un vit à Paris, l’autre à Tel Aviv. En 2023, ils se lancent un défi : créer une pièce sur leur patrie névrosée, à moitié folle, en passe de basculer dans le totalitarisme, mais néanmoins, en quelque sorte, aimée. Mais lorsque le 7 octobre, en pleine répétition, une nouvelle guerre éclate et que la catastrophe se déchaîne, la réalité dépasse toute fiction. La mise en scène d’une histoire humoristique, ironique et fictive du Moyen-Orient devient alors un véritable voyage à travers l’une de ses périodes les plus sombres.
mise en scène, jeu Hannan Ishay, Ido Shaked / dramaturgie Idan Rabinovici
L’Avare de Molière mise en scène Clément Poirée à La TempêteL’histoire d’une génération qui ne veut rien lâcher au risque de nécroser celle qui vient, Molière l’a génialement racontée dans L’Avare. Pièce hilarante sur un grand vice, un désir ogresque qui confine à la folie, à la tyrannie. Clément Poirée se risque à revisiter cette comédie « en mode radin » pour interroger ses résonances au temps de la décroissance, aujourd’hui où les valeurs sont renversées. Sur scène, une troupe en slip devant des étagères vides. Tout le monde est là, les interprètes mais aussi l’équipe artistique qui habituellement œuvre dans le secret des répétitions. Ils n’attendent que le public et ce qu’il voudra bien leur donner. Objets en tout genre, vêtements, draps, livres, papiers peints, boîtes, bijoux, CD, craies, café soluble… tout est bon ! C’est grâce à votre générosité (ou malgré votre pingrerie, c’est aussi drôle) que la représentation s’inventera sous nos yeux, comme sur une place de village. Un happening chaque soir différent. Une manière d’éclairer notre rapport intime à l’avarice et de mettre à nu ce qui fait la richesse d’un spectacle : une équipe à l’unisson et un public-artiste qui apporte la pièce manquante. Un Avare à l’épreuve de ce qui fonde l’art de la représentation : le partage. Une expérience d’économie circulaire aussi puisque tous vos dons seront redistribués pour le réemploi solidaire. Alors, prodigue ou avare ?
avec John Arnold, Mathilde Auneveux, Pascal Cesari, Virgil Leclaire, Nelson-Rafaell Madel, Laurent Ménoret, Marie Razafindrakoto, Anne-Élodie Sorlin
Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos
Mise en scène d’Arnaud Denis
Avec Delphine Depardieu, Valentin de Carbonnières, Salomé Villiers, Michèle ANDRE, Pierre DEVAUX
https://www.comediedeschampselysees.com/spectacle/61/les-liaisons-dangereusesSur l’autre rive (spectacle)— librement inspiré de Platonov
de Tchekhov· Théâtre Nanterre-Amandiers – Centre dramatique national
27 sept > 13 octDämon El funeral de Bergman
un spectacle d’Angélica Liddell
en espagnol, français, suédois, surtitré en français26 septembre – 6 octobre
Odéon 6e
LA DOUBLE INCONSTANCE de Marivaux
Au Lucernaire, du 18 septembre au 3 novembre 2024
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Mise en scène Jean Paul Tribout -
» DÄMON El funeral de Bergman » le Parlons travail de Angélica Liddell

Après Liebestod où l’artiste abordait sa relation intime au théâtre autour d’une similitude avec la corrida. Cette fois, Angelica Liddell aborde la question de la création de l’artiste autour d’une proximité avec Ingmar Bergman. Une fois encore, c’est sanglant, c’est surprenant et c’est génial.
Le spectacle est total. La force du geste réside dans une saturation du verbe et de l’image. Les mots sont simples, percutants. Les symboles se veulent universels, simples à décoder. Au milieu de l’édifice, le corps d’Angélica Liddell nous empiète et nous guide pour un voyage théorique sur la création artistique. Il y a comme à chaque fois chez l’artiste l’amour et le corps et ce qui circule entre les deux : la vie et la mort. Au centre, les mots nous percutent, sans relache.
Polémique inutile
Dans ce travail d’analyse de son art, Angélica Liddell englobe naturellement la question des critiques de théâtre, souvent cruelles, parfois blessantes. Elle s’en prend à certains critiques célèbres ad nomimen. La plupart ont souri d’être inclus dans sa création artistique. Un seul a relevé le gant d’un honneur qu’il plaçait étrangement en un lieu qu’il s’appropriait par vanité : la scène elle-même, obligeant Angelica Lidell à clarifier quelques évidences : Il y a toujours place pour la critique de l’œuvre, mais jamais pour l’humiliation de la personne de l’artiste elle-même. Critiquer oui, mais sans délégitimer. 1Quelques benêts ont applaudi ; on trouve toujours pour applaudir aux poncifs ceux-là qui croient qu’ils doutent sans se douter que seulement, ils croient.
Les thèmes habituels de l’artiste
Le rideau se lève en grande pompe avec la mort figurée par un Calavera nain qui se présente à nous et nous fixe. Puis le pape traversera la scène, lentement, cacochyme. Vient ensuite la diva. Elle se lave l’entrejambe avec application ; elle n’entamera le spectacle que le cul propre. Nous sommes dans l’univers de Angélica Liddell. Elle va crier, répéter les mots de son manifeste pour l’artiste. Nous la retrouvons dans son combat contre la milice cléricale, pourtant si imprégnée de religion. Nous retrouvons sa proximité avec le monde des morts. Elle veut se marier avec Bergman mort en son cercueil. Angélica est contre la mort, tout contre.
Les artistes sont immortels, car ils sont déjà morts
Les tableaux se succèdent, chacun beaux, cruels et crus. Et le discours de l’artiste sur son art et son statut se déploie petit à petit. Sa pensée est limpide tandis que féroce. « Je plains les gens » clame-t-elle. Les gens, c’est-à-dire les non-artistes, ne comprennent rien à la mort, ils se croiraient vivants, ils se croient hommes ou femmes. Mais ils mourront tous sans y comprendre rien. Angélica Liddell confirme l’intuition freudienne : chez l’artiste, l’inconscient est à ciel ouvert. L’artiste, en conscience, est au centre de nos rêves de turpitudes et nous interpelle : êtes-vous coupables ou innocents ?
À charge pour lui, l’artiste, d’explorer le réel cru de notre condition humaine. Et à nos dilemmes indépassables bouchés par le fantasme : allons-nous mourir par manque de pessimisme ? Que se passera-t-il lorsqu’il n’y aura plus ni femmes ni d’hommes, lorsque viendra un temps où sera transformée votre bite en chatte, votre chatte en bite, lorsqu’il ne restera que la merde et la mort ?
Où es-tu Armelle ?
Elle convoque Armelle Heliot, la célèbre critique de théâtre, monument de savoir et de sourire. Angelica exhorte : où es-tu Armelle. Maintenant ! Seul le présent compte, seule la seconde de ce cri existe. Angelica le sait, le théâtre cherche à attraper la seule chose qui existe et qui pourtant nous échappe sans cesse : l’instant présent.
Elle invoque le présent et il manque déjà. Il nous faut en faire le deuil déjà. La mort est à l’origine de la création. Angelica se mariera avec Bergman, mort. L’esprit des artistes survit. Elle conclut : le temps est l’assassin ; cependant, dès demain, elle se remettra au travail.
Dès demain, elle reprendra le travail du théâtre. C’est là sa religion, douloureuse et océanique.
Avec Ahimsa, Yuri Ananiev, Nicolas Chevallier, Guillaume Costanza, Electra Hallman, Elin Klinga, Angélica Liddell, Borja López, Sindo Puche, Daniel Richard, Joel Valois
et la participation d’Erika Hagberg (habilleuse du Dramaten), David Abad (Multicapacitats)
et de figurants Ayena Adjido, Julie Benoit, Francine Billard, Alain Bressand, Paule Coste, Maylis Calvet, Léa Delaporte, Adam Dupuis, Annette Ecckhout, Christian Ecckhout, Bernadette Fredonnet, Marion Gassin, Pierre Hoffmann, Dominique Houdart, Jeanne Houdart- Heuclin, Manon Hugny, Françoise Pellevillain, Gael Maryn, Daphné Lanne, Elisa Morice, Julia Pal, Alain Sperta, Sabino Tatulli, Victor Van Kuijk Saytour, Kenza Vannoni, Coralie Zaninotti
et en alternance Timothée Bosc, Odin Darlix, Victor Van Kuijk Saytour
et la voix de Jonas Bergström
et Laura Meilland (violoncelle)
Texte, mise en scène, scénographie et costumes Angélica Liddell
Lumière Mark Van Denesse
Son Antonio Navarro
Assistanat à la mise en scène Borja López
Traduction pour le surtitrage Christilla Vasserot (français), 36caracteres (anglais)
Régie plateau Nicolas Chevallier
Direction technique André Pato -
« C’est si simple l’amour » : finis les jeux de l’amour!

Deux psychanalystes nous envoient un texte. Roxane Arbaretaz et David Chaouat, face à Lars Norén mis en scène par Charles Berling proposent ici une lecture clinique d’une pièce où l’amour devra se réconcilier avec la fiction.
Qui a peur de Virginia Woolf ?
Inspirée de Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee, la pièce de Lars Norén, récemment mise en scène par Charles Berling, reprend un dispositif familier : deux couples enfermés dans une nuit de confrontation, d’alliances mouvantes et de destructions réciproques. Mais derrière cette apparente parenté se joue une divergence fondamentale. Là où Albee construit une dramaturgie du simulacre nécessaire et vital, Norén semble poser une question beaucoup plus radicale, une équation sanglante : si le théâtre, la représentation, les illusions sont nécessaires à une vie supportable, que l’amour est lui aussi tout aussi nécessaire mais qu’il détruit les illusions, est-il possible de s’en sortir ? Y-a-t-il seulement une sortie ?
C’est si simple l’amour dit le titre, quelle ironie ! Car rien n’est simple ici. La pièce met en scène l’impossibilité de maintenir ensemble deux dimensions incompatibles qui doivent pourtant exister de manière tout aussi vitale : l’amour comme expérience pulsionnelle radicale, et la vie sociale comme représentation permanente contre la peut du vide.
Chez Albee, George et Martha savent qu’ils jouent. Ils survivent grâce à un système complexe de fictions, de cruautés ritualisées et d’humiliations mutuellement consenties. Le jeu constitue une forme de rempart symbolique, contra-phobique. À l’aube, Qui a peur de Virginia Woolf ? laisse encore entrevoir la possibilité d’un épuisement partagé, peut-être même d’une forme de réconciliation tragique, ou même d’un répit avant le prochain « jeu ». Chez Norén, cet échappatoire disparaît progressivement. Le jeu ne tient plus. Ou plutôt : certains personnages continuent d’y consentir tandis qu’un autre refuse d’en respecter les règles implicites. C’est là que la pièce bascule.
Le paradoxe le plus caustique est que celui qui ne sait pas jouer est précisément le psychologue. Là où les autres personnages maintiennent encore tant bien que mal la fiction collective, telle que le couple, le langage, la séduction, la civilité, lui transgresse. Il introduit du réel là où le groupe tente désespérément de maintenir de la représentation. Et c’est lui qui tue. Pourquoi lui ? Que ne supporte-t-il pas ? Trop lucide et devenu fou à force de défaire les théâtres malades des humains ?
Ce meurtre est-il un refus du semblant, du jeu social ? Il renverserait alors ce que le bon sens nous enseigne, à savoir que jouer est signe de bonne santé psychique et collective, pour dire que jouer, c’est être dupe, c’est une perversion. Pourtant, l’amour n’échappe jamais à la représentation !
Noren fit une longue et féconde analyse. Que faire de la vérité analytique si elle défait la possibilité même de la vie ? Comment comprendre que l’amour devienne ennemi du jeu et de la culture ? Il n’est en tout cas plus l’aboutissement romantique de la culture, mais montré comme un de ses constituant primordiaux, aussi destructeur et proche de la pulsion de mort que possible. Ennemi aussi du Kulturarbeit necessaire à toute civilisation.
Un dispositif scénique fondé sur le vide et l’emboîtement
Le travail de Charles Berling renforce puissamment cette lecture. Dès l’ouverture, le spectateur est accueilli par un : « Bienvenue en enfer ». Mais cet enfer prend une forme paradoxalement ludique. La scénographie évoque presque une dinette : les personnages boivent sans jamais réellement boire ; les verres et les bouteilles paraissent vides. Ce refus du réalisme théâtral produit un effet troublant : le spectateur est aspiré par ce vide placé au centre même de l’action.
Le procédé rappelle le dispositif radical de Dogville de Lars von Trier, où l’absence de décor obligeait le regard du spectateur à produire lui-même le monde représenté. Ici aussi, la pièce n’existe qu’à travers le regard qui la soutient. Sans ce regard, il ne resterait qu’un jeu vide, presque absurde. Nous voila donc embarqués et complices, captifs, fasciné et acteurs du méthodique travail de destruction.
Ainsi des spectateurs sont installés sur scène, entourant les acteurs dans un espace hybride entre salle et plateau. Des sièges vides demeurent parmi eux, permettant aux personnages de venir momentanément s’extraire de l’action avant d’y replonger. Comme si le théâtre lui-même proposait encore une possibilité précaire de retrait hors de la violence.
Ces spectateurs de proximité deviennent alors les premiers témoins du désastre, peut-être aussi ceux qui protègent symboliquement la salle entière. Mais ce rempart reste si fragile : il n’y a pas d’extérieur véritable au drame. No way out.
Entrées, sorties, récupération
La pièce travaille également les seuils : entrée, loge, sortie de scène. L’entrée agit comme un espace de dépose où chacun abandonne ses « vêtements sociaux » avant le combat. Chaque protagoniste y annonce déjà sa place dans la tragédie à venir : certains du côté de la comédie relationnelle, d’autres du côté d’une catastrophe déjà inscrite.
Mais cette entrée fonctionne aussi comme une loge avant une autre représentation. Nous sommes pris dans une logique de répétition et de bouleversement des repères temporels, toutes les actions sont à la fois annoncées dès le débuts, ont déjà eu lieu et vont avoir lieu. On pense alors à « L’invention de Morel » de Bioy Casares.
La loge ou l’entrée et par extension la maison elle-même, fonctionne comme un espace de récupération : lieu où l’acteur vidé retrouve les siens, se recompose, prépare la suite qui ne sera autre que la même chose. Et toute la pièce semble hantée par cette nécessité de réparation/répétition. Entre deux actes, les personnages rangent, nettoient, remettent le dispositif en état comme on remettrait en circulation des corps épuisés, le décors est d’ailleurs celui, brut, du théâtre et les ficelles ne sont pas cachées : à quoi bon ?
Une pièce « pleine »
Ce qui frappe enfin, c’est l’absence totale de respiration. Comme le dit David Rofé-Sarfati : « c’est plein ». Plein de paroles, de tensions, de regards, de souffrances. La pièce ne laisse aucun espace vide où le spectateur pourrait se reposer.
La musique seule introduit des déplacements sensibles : elle ouvre des espaces imaginaires où apparaissent d’autres modalités du lien — danse, transe, contact, récupération. Elle modifie temporairement le régime du visible.
Mais ces ouvertures restent provisoires. Chez Norén, l’amour n’apparaît jamais comme une réconciliation possible. Il surgit au contraire comme ce qui détruit les fictions nécessaires à la coexistence humaine. Et c’est peut-être cela, au fond, la véritable terreur de la pièce : découvrir que la vie n’est supportable qu’à condition de jouer, que le jeu s’oppose à un amour tout aussi nécessaire à la vie.
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L’Intranquillité — Fernando Pessoa mis en corps

Deux hommes en smoking dans la nuit cosmique. Entre eux, une malle — celle-là même où furent retrouvés, à la mort de Pessoa, vingt-sept mille fragments inédits. De là surgit tout : la lumière, les voix, le vertige. Et la question qui ne lâche pas : qui parle, au juste ?
Jean-Paul Sermadiras, immense acteur sait ce que c’est que d’habiter un texte de l’intérieur. Son adaptation du Livre de l’intranquillité ne cherche pas à représenter Pessoa : elle cherche à faire circuler sa pensée entre deux corps, deux présences, deux consciences qui se parlent pour ne pas tomber. La scène se peuple de lampions sortant d’un objet scénique tour à tour valise, table, banc et cercueil. Présence et transformation : le texte pessoien, hétéronymique, s’inventant non seulement des vies multiples mais une conception de l’autre comme une idée construite à son sujet, trouve dans ce dispositif un corps adéquat.
« Les émotions peuvent susciter ma curiosité. Les faits, quels qu’ils puissent être, n’en éveillent chez moi aucune. »
Ce pourrait être la devise du spectacle entier — une attention radicale au mouvement intérieur, une indifférence souveraine à l’anecdote. À qui parlent-ils ? Se rejoignent-ils dans cet univers cosmologique à travers ces fragments à la fois en marge de la réalité et au plus profond de l’âme ? Nul ne le sait — et c’est précisément ce non-savoir qui tient le spectateur en éveil.
Tout ce que j’ai recherché dans la vie, j’ai de moi-même cessé de le chercher. Je suis comme un homme qui chercherait distraitement quelque chose et qui, entre la quête et le rêve, aurait oublié ce que c’était.
Ni errants ni fous, encore moins exaltés, Thierry Gibault et Olivier Ythier sont deux présences attentives à leur perception d’un univers qui, pour être insaisissable, n’en est pas moins parfaitement cohérent. Deux trajectoires distinctes, une seule présence scénique — troublante, parce qu’on ne sait jamais lequel des deux est Pessoa, et que cette indécision est précisément le sujet.
L’accordéon de Gabriel Levasseur et ce chant libre en portugais — proche du fado sans le citer — instaurent une mélancolie cosmologique que Pessoa n’aurait pas désavouée. Rien n’est absurde : le monde tient avec l’idée qu’il se fait de son environnement.
Métaphysique est le mot qui qualifie au mieux cette atmosphère scénique. Les rires et les pas de danse ajoutent une dimension vitale aux mots. La liste des questions humaines ne saurait faire le tour de cet halo de paroles sensibles — l’humain comme variété animale, les mots comme seule issue possible pour dire le monde. Être à la lisière, comme un parti pris des choses, participe à un en-dedans et à un regard extérieur attentif au déroulement de la vie : contempler le monde et être ivre de conscience.
Nous vivons presque toujours à l’extérieur de nous, et la vie elle-même est une dispersion perpétuelle. Et pourtant nous tendons vers nous-mêmes comme vers un centre autour duquel nous décrivons, telles des planètes, des ellipses absurdes et lointaines.
Ce vertige-là n’est pas une posture — c’est la structure même du spectacle, deux hommes qui orbitent l’un autour de l’autre sans jamais tout à fait se rejoindre ni se perdre.
L’ordinaire se sacralise en fable spirituelle — une scène chez le coiffeur devient événement métaphysique. Le tapotement des touches d’un clavier se fait entendre sur le plateau : écrire pour dire, parler du bruit des mots et les faire vivre, c’est le défi que ce spectacle relève magistralement. La ressemblance physique revendiquée avec l’auteur — la moustache, le chapeau, cet air banal et intrigant — fait de la pluralité hétéronymique un trouble visible : Pessoa se jouant de multiples identités pour n’en épouser aucune.
Avoir des opinions, c’est être vendu à soi-même. Ne pas en avoir, c’est exister. Les avoir toutes, c’est être poète.
Les deux comédiens incarnent exactement cet écart — entre la vente et l’existence, entre le silence et le tumulte.
Ce qui frappe dans ce spectacle, c’est la résistance. Non pas la résistance politique au sens d’un théâtre engagé, mais quelque chose de plus fondamental : deux hommes qui parlent pour tenir debout. Tant qu’ils parlent, la catastrophe n’a pas encore gagné. Et cette catastrophe-là n’est pas dans les nouvelles du jour — elle est dans la fatigue d’un corps, dans un silence trop long, dans la conscience aiguë du vertige. La scénographie de Jean-Luc Chanonat — compagnon de route de Sermadiras depuis 1993, passé par quinze ans auprès de Patrice Chéreau — ouvre peu à peu le plateau vers un ciel étoilé, un croissant de lune suspendu, comme si l’espace intime du poète finissait par rejoindre l’infini. À la fin, tout retourne à la malle. La poésie se referme dans l’ombre, dans l’attente d’une nouvelle aurore.
Des rêves à ne pas rater, une écoute qu’on n’espérait plus — c’est ainsi que se perçoit cette bulle qui transporte et transforme le spectateur en écoutant attentif. La merveilleuse mise en scène et l’intensité des comédiens laissent coi, interrogeant plus que jamais le monde auquel on pense appartenir. Pessoa consonne.
L’Intranquillité — d’après Fernando Pessoa. Adaptation et mise en scène Jean-Paul Sermadiras. Avec Thierry Gibault et Olivier Ythier. Voix Maria de Medeiros. Composition et création sonore Pascale Salkin. Lumières Jean-Luc Chanonat. Chorégraphie Marion Lévy. Costumes Cidalia da Costa. Traduction Françoise Laye. Théâtre 100, 100 rue de Charenton, Paris 11e — jusqu’au 30 mai à 20h. Festival Off d’Avignon 2026, Théâtre du Petit Chien, 76 rue Guillaume Puy, Avignon — du 4 au 25 juillet à 13h05, relâche les 7, 14 et 21 juillet. Durée 1h15. Réservations : 04 84 51 07 48.
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« Vincent , son mari et sa femme », des rires et du charme

Reprise au Théâtre Essaïon à partir du vendredi 29 Mai les vendredis et samedis à 20 h 50 jusqu’au 25 Juillet.
Embarqué dans une comédie, le charme des histoires d’amour entrelacées opère.
Quelques notes de piano et le personnage central, Vincent avance sur scène, explique la situation, la sienne, rencontrer et aimer de concert Betty et Grégoire – comment ne pas choisir ? C’est choisir tout de même rappelle un des personnages -.
Deux coffres égalent trois places assises, lors d’une sortie mouvementée en taxi, bousculés pour cette mise en scène de fête où l’accessoire féminin serait une preuve de tromperie. Ils trônent et habillent la scène comme les rideaux à droite et à gauche où chacun.e trouve son espace. Chacun.e sa chambre. La simplicité du décor et le face à face avec le public, par instant, un des personnages nous racontent les dessous de l’histoire, pour que nous suivions, ajoute t-il, créent un jeu sur scène et avec la salle.
Un vrai régal.
Bien que la jalousie et la mise en scène du trio rebondissent sur les ressorts de l’amour, de la préférence et bien concrètement de la vie au jour le jour, complices, un compromis a été convenu entre ces trois amoureux ( Vincent et Betty plus Grégory nommé Grigou).
Les personnages sont drôles, sympathiques et enthousiasmes par leur diction, leurs mimiques, nous voilà au cœur d’une comédie, attentifs à ses rebonds, à l’écoute de cette symphonie amoureuse. Le petit caillou dans la chaussure viendra et renforcera les liens des conjoints.
Comment retenir l’être aimé ? Les stratagèmes audacieux au nom de l’amour et du retour de l’être aimé apportent tendresse et joie dans ce monde à trois. Sous le rire, la relation au temps, à la jeunesse et à la quête de la nouveauté, nouvelle lune de miel, nous rejoignent. L’amour est là, faut-il le chercher ailleurs ?
Très bons moments passés avec les comédiennes et les comédiens, au rythme, heureux de partager avec nous, les turpitudes de l’amour parfait.
Vincent, son mari et sa femme, Comédie, mise en scène et sons de Frédéric Sabrou, Avec Jean Grimaud, Isabelle Hétier, Pascal Ruiz. A l’essaion Paris
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« C’est si simple l’amour » : Lars Norén, Charles Berling et un huis clos bourgeois comme vérité

Au Théâtre de l’Atelier jusqu’au 1er juillet, Charles Berling met en scène et interprète C’est si simple l’amour de Lars Norén, avec Alain Fromager, Caroline Proust et Bérengère Warluzel. Un huis clos bourgeois du cycle des Pièces de mort, où l’humour et le second degré dissimulent — à peine — la question la plus grave : que faire de l’amour quand le temps a tout traversé ?
Lars Norén ou la lucidité comme destin
Il faut dire quelque chose de Lars Norén avant d’entrer dans le vif du spectacle, parce que l’œuvre ne se comprend pas sans l’homme. Né à Stockholm en 1944, mort en janvier 2021 emporté par le Covid, Norén aura été le plus grand dramaturge suédois depuis Strindberg — et peut-être, avec Jon Fosse, le plus grand de l’espace nordique contemporain. Plus de cent pièces, une œuvre poétique et romanesque considérable, un journal de dramaturge en plusieurs tomes. Homme de contradictions assumées, fasciné par les marges et les exclus — prisonniers, SDF, victimes de torture à qui il donna la parole dans ses pièces tardives —, il était aussi l’observateur acéré de la bourgeoisie dont il connaissait, de l’intérieur, tous les désastres intimes.
Ce qui frappe dans sa biographie, c’est un détail révélateur rapporté par un de ses proches : lors d’une rencontre avec le survivant français d’Auschwitz Jean Samuel, Norén confessa ressentir une profonde tristesse à l’idée de n’être pas juif lui-même. Étrange aveu, qui dit quelque chose d’essentiel sur cet homme — son attrait pour les mémoires blessées, pour les peuples que l’histoire a traversés de part en part, pour ce que la transmission porte d’indestructible et de lourd. Norén voulait peut-être habiter une histoire plus chargée que la sienne. Il n’y parvint pas sauf par ses écrits.
C’est si simple l’amour appartient au cycle des quatorze Pièces de mort écrites entre 1989 et 1995 — cycle que Berling a décrit comme un Parthénon de fragments, pièces composées en même temps, peuplées de personnages qui se croisent d’un texte à l’autre sans jamais se rencontrer au même moment de leur vie. Ce sont des œuvres qui parlent du temps, de la mort, de l’amour comme combat perdu d’avance.
La soirée après la soirée
Le dispositif dramaturgique est d’une simplicité apparente. Une soirée de première. Deux comédiens, Alma et Robert, forment un couple à la ville comme à la scène. Ils ont invité chez eux, après le spectacle, Hedda — comédienne dans la même troupe mais mise sur la touche depuis des années — et son mari Jonas, psychologue. L’alcool circule, les langues se délient, et ce qui commence comme une fête se retourne contre ses participants. Solitude, désir, jalousie, enfant ou absence d’enfant : chacun se retrouve, au fil de la nuit, nu.
Ce qui frappe d’emblée, et qui constitue peut-être le génie le plus singulier de Norén, c’est que les quatre personnages parlent vraiment. Il ne s’agit pas de bavardage mondain, pas de remplissage de plateau. Ils parlent avec du contenu, avec des arguments, avec des affects qui ont une histoire. Les répliques sont denses, nourries, et chaque échange engage quelque chose. Mais ce contenu fonctionne à deux niveaux. Il y a ce qui est dit, qui est déjà beaucoup — et il y a ce qui se cache sous le second degré, ce que l’humour porte en lui comme une charge sourde.
Car on rit, et on rit beaucoup.
Norén est un auteur comique au sens le plus fort du terme, non pas parce qu’il écrit des situations burlesques, mais parce qu’il sait que le rire est la forme la plus honnête de la connaissance. On s’identifie car on reconnaît dans ces quatre personnages qui se chamaillent, se séduisent et se blessent avec le sourire quelque chose de familier et d’universel.
La question que Norén pose : que faire de la confrontation entre le sentiment amoureux et le temps qui passe ? Le rire est une entrée. Et sous le « dire » s’escamote la vérité des âmes.
La scénographie comme hors-champ
La scénographie conçue par Berling et Marco Giusti ne cherche pas à représenter un salon bourgeois ; elle en crée le bord. Un bord qui se dilue. Les espaces restent ouverts, les regards des personnages se perdent. Ce dispositif de multiples hors-champs épouse ce que le texte avance : ce qui n’est pas montré signale ce qui se trame sous les mots. Il y a toujours des mots absents à entendre. Le plateau devient ainsi, à l’image du texte, un espace où l’essentiel est toujours sur le point d’apparaître. Et ne se livre jamais tout à fait.

Quatre virtuoses
Si l’amour est une épreuve de la durée, chacun des quatre personnages incarne une réponse différente, une fuite différente. Charles Berling, qui joue Robert, choisit de faire confiance au texte. Son jeu porte la tension d’un homme séducteur et vulnérable, dominant et secrètement blessé.
Alain Fromager apporte à Jonas le psychologue une qualité rare : une élégance et une inquiétude à la fois. Jonas observe, commente, tâte le terrain. Fromager lui donne l’épaisseur d’un homme qui sait trop de choses sur les autres pour être à l’aise avec lui-même.
Bérengère Warluzel en Hedda est une diva. Elle porte la blessure d’un désir artistique contrarié. Il y a dans son jeu une dignité torturée qui bouleverse.
Caroline Proust en Alma complète ce quatuor. Elle nous réserve la surprise de la soirée. On connaissait son magnétisme à l’écran (quinze ans à incarner Laure Berthaud dans Engrenages avaient installé une présence presque mythologique). Sur scène, elle confirme l’étendue d’un talent qui n’avait pas dit son dernier mot. Et puis, à un moment, elle chante. Un moment de grâce absolue qui modifie rétrospectivement la lecture du personnage.

C’est si simple l’amour n’est pas une pièce qui se résume. Elle se vit, et elle nous travaille, tant elle parle de nous. On sort de l’Atelier avec le sentiment d’avoir passé une bonne soirée — et c’est en rentrant, dans le silence qui suit, qu’on comprend ce qu’on y a vraiment entendu.
C’est si simple l’amour Avec Charles Berling, Alain Fromager, Caroline Proust, Bérengère Warluzel. Mise en scène Charles Berling — D’après Lars Norén — Théâtre de l’Atelier, jusqu’au 1er juillet 2026
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La réservation est ouverte pour le bord plateau du 7 juin : « Le premier homme, un homme, ça s’empêche » de Camus à la Reine Blanche dimanche à 16H00.

formulaire de réservation au tarif du collectif en bas de page
Le Premier Homme
Roman inachevé, trouvé dans sa sacoche au moment de l’accident de 1960. Le plus autobiographique, le plus nu. Jacques Cormery retourne en Algérie chercher la tombe de son père — mort à la guerre à vingt-neuf ans, quand Jacques avait moins d’un an. Sur la tombe, il découvre que son père était plus jeune que lui. Le fils a dépassé l’aîné. C’est le vertige central du livre.
Quelques éléments pour une lecture analytique
Quand Jacques Cormery part chercher la tombe de son père, on pourrait croire à un simple pèlerinage. Mais quelque chose d’autre se joue. Ce voyage ressemble davantage à ce qu’un patient fait parfois en séance : retourner vers un point obscur, non pas pour y trouver une réponse, mais parce que ce point semble le convoquer.
Il y a une force d’attraction vers l’origine qui n’est pas nostalgique — elle est presque compulsive.
Ce qui m’intéresse, c’est la nature de ce que Jacques cherche. Car le père qu’il va retrouver n’existe pas comme souvenir. Il n’a pas été vu, entendu, touché. Il n’a laissé aucune trace subjective. Et pourtant il manque — d’une façon très particulière, différente du deuil ordinaire.
Deux façons de refouler
Le premier — appelé (eh oui! ) le refoulement secondaire — est celui qu’on rencontre dans la clinique. Un contenu psychique qui a existé :mais qui trop chargé, trop conflictuel, a été écarté de la conscience. Il est là, quelque part, attendant d’être levé. C’est le refoulé classique, toujours mal terminé, et qui revient sous forme de symptômes, de lapsus, de rêves.
Le second — que Freud nomme Urverdrängung, refoulement originaire — est d’une tout autre nature, et c’est celui-là qui me semble le plus mystérieux. Il ne s’agit pas d’un contenu qui aurait d’abord existé puis été écarté. Il s’agit de quelque chose qui n’a jamais accédé à la représentation. Pas un souvenir enfoui — une absence de souvenir qui structure quand même. Un fond obscur, antérieur à toute histoire consciente, sur lequel le sujet s’est construit sans le savoir. A gros traits, écrivons qu’il est celui indispensable à la santé mentale et qui fait supporter au sujet d’être au monde alors même que ce monde ne l’a pas attendu pour exister.
Or Le Premier Homme me semble travailler exactement à la pliure de ces deux niveaux.
Le refoulement secondaire : la honte qui se tait
Le premier niveau est visible, presque lisible à l’œil nu. Jacques est un transfuge. Il a quitté Belcourt, la pauvreté, la mère analphabète, la grand-mère autoritaire, l’appartement exigu. Il est devenu écrivain reconnu, il pense à Paris, il est lu dans le monde entier. (Etrange télescopage avec cette accident sur la route pour Paris avec le fils Gallimard qui va tuer le fils de… avec le transfuge).
Ce passé-là, il ne le renie pas. Il le tient à distance — avec une précaution qui ressemble à ce que la clinique connaît bien : la honte sociale, cette forme particulière de refoulement où ce qu’on cache n’est pas un désir inavouable mais une origine jugée indigne. Une honte des origines… On va en reparler. Le monde d’où l’on vient reste une scène qu’on n’exhibe pas et qu’on ne liquide pas.
Ce refoulement-là est douloureux, mais il est travaillable en séance. Il peut, en principe, être élaboré, mis en mots, traversé. C’est peut être ce que le roman inachevé entreprend ; une remontée vers une enfance dans une tentative de la regarder en face.
Le refoulement originaire : le père qui n’a pas existé
Mais sous ce premier niveau, il y en a un autre — plus opaque, plus fondamental. Le père de Jacques est mort en 1914, avant que l’enfant ait pu le voir, l’entendre, l’incorporer. Il n’a pas été refoulé après avoir existé psychiquement. Il n’a simplement jamais pu se former comme représentation.
C’est cela, l’originaire ou du moins une de ses composantes: non pas ce qu’on a oublié, mais ce qui n’a jamais pu être su. Un vide qui précède toute histoire, toute mémoire, tout récit de soi. Et ce vide structure toutefois par les bords même du trou même. Il détermine la façon dont Jacques se tient dans le monde, cherche des appuis, construit des suppléances — sans jamais vraiment savoir pourquoi cette quête est si impérieuse.
Ce n’est pas un refoulé qu’on peut lever. C’est une béance constitutive. L’œuvre de Camus pourrait être lue comme une façon de tourner autour de ce point — sans jamais pouvoir vraiment l’atteindre, parce qu’il n’y a rien à atteindre.
La mère, le père la France et l’Algérie
La présence silencieuse et massive de la mère forme-t-elle un originaire maternel constitué hors langage — quelque chose qui ne s’est pas dit mais qui a tenu quand même ?
L’amour de Jacques pour elle, a-conflictuel pose la question : a-t-il jamais vraiment quitté sa mère, ou toute son errance est-elle une façon de ne jamais tout à fait partir ?
Le père absent, non intériorisé, laisse une place vide que l’école et la France viennent occuper en suppléance — mais à quel prix, quand le père symbolique est aussi le colonisateur ?
Cette double dette — envers ce qui forme et envers ce qui opprime — produit une tension que Camus n’a jamais résolue. Est-ce pour cela que le roman est resté inachevé ?
L’Algérie fonctionne comme un décor politique non comme espace psychique : peut-on choisir entre sa langue et sa terre, entre le père symbolique et la mère réelle ?
Le refoulement secondaire du déchirement politique peut peut-être s’élaborer — mais le refoulement originaire, lui, se porte sans pouvoir se lever. N’est-ce pas ce poids-là qui donne au roman sa gravité si particulière ?
Pour finir — ou plutôt pour continuer
Le Premier Homme est un manuscrit inachevé trouvé dans une sacoche après un accident de voiture. Le travail d’élaboration que Camus conduisait à travers ce roman ne pouvait trouver une conclusion ; les questions qu’il pose touchent à ce qui résiste à toute clôture.
Qu’est-ce qui fonde un sujet quand la transmission a manqué ? Que fait-on de l’amour pour une mère qui n’a pas de mots ? Comment habite-t-on une langue qui n’est pas tout à fait la sienne, une terre qui n’est pas tout à fait la nôtre ?
Des questions qui travaillent les sujets interminablement tandis que le wokisme, en statuant qu’il faut les abolir, les fait glisser vers la folie.
Je réserve au tarif du collectif 15 euros, je règle à la billetterie avant la représentation.
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« C’est si simple l’amour » de Lars Norén, la fonction de l’Autre couple dans l’économie amoureuse

Une nuit de première. Alcools, éclats de rire, Nina Simone en fond sonore. Et sous la surface brillante, une catastrophe en marche que tout le monde sait déjà inévitable. C’est si simple l’amour, pièce inédite en France du grand dramaturge suédois Lars Norén (1944-2021), mise en scène par Charles Berling au Théâtre de l’Atelier, est une œuvre profonde, angoissante, et d’une vérité psychanalytique bouleversante. On en sort secoué, d’avoir autant ri et autant frémi.
I. « Une putain de bonne représentation », le déni comme ouverture
La pièce s’ouvre sur ces mots : « Une putain de bonne représentation, une foutrement bonne. On a adoré. » Tout est dit d’emblée, et pourtant tout est caché. Ces mots de déni forment le seuil de la pièce comme ils en constituent le nœud : ce que l’on refuse de savoir, ce que l’on cache à soi-même, ne tarde pas à surgir en scène. Norén construit son drame sur cette toile de fond muette : le ratage de la première représentation, évènement central qui n’est jamais nommé directement mais qui infuse chaque réplique, chaque verre d’alcool, chaque éclat de cruauté.
Alma (Bérengère Warluzel) et Robert (Charles Berling) sont comédiens, couple à la scène comme à la ville. Pour fêter cette première, ils reçoivent Hedda (Caroline Proust), actrice amie, mise sur la touche depuis des années, et son mari Jonas (Alain Fromager), psychologue au mutisme inquiétant. Au fil de cette nuit d’alcool, les langues se délient, les masques tombent, et une spirale d’agressions verbales, de révélations et de violence psychologique s’enclenche, irrépressible.
La pièce se ferme sur la mauvaise critique recueillie au réveil. Tous les personnages, toute la nuit, n’ont eu que cela en tête sans jamais l’énoncer. L’hypocrisie est parfaitement partagée. Et c’est Alma qui, au petit matin, avant même d’avoir lu la première ligne de la presse, met fin à ses jours, comme seule issue possible à cette mort sociale.
II. L’ironie du titre, Lars Norén, dramaturge de l’ombre
Il y a dans ce titre quelque chose de proprement vertigineux. C’est si simple l’amour : l’ironie est absolue. Dans l’univers de Norén, il n’y a que jalousie, ambitions personnelles, destructivité humaine. Il faut « porter en soi le chaos pour donner naissance à une étoile qui danse », écrit Nietzsche, et les personnages de Norén dansent, en effet, mais c’est la danse macabre de ceux qui se brûlent pour ne pas sentir le froid du vide.
Lars Norén (1944-2021) est l’un des plus grands dramaturges du XXe siècle, souvent comparé à Tchekhov ou Strindberg. Diagnostiqué schizophrène dans les années 1960, brièvement hospitalisé en psychiatrie à la mort de sa mère, il tire de cette traversée une conception du théâtre comme mise en forme du chaos intérieur. C’est si simple l’amour appartient au cycle des quatorze « Pièces de mort » écrites entre 1989 et 1995, dont fait également partie Démons (1982). Les deux pièces partagent le même canevas : un couple intense reçoit un autre couple, et l’invitation déclenche une messe noire où tout ce qui était refoulé remonte à la surface.
Dans ces deux œuvres, comme dans Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee, la présence de l’Autre couple fonctionne comme un révélateur chimique. Chez Albee, George et Martha exhibent leur destruction mutuelle devant Nick et Honey avec une jouissance exhibitionniste. On pense irrésistiblement à Richard Burton et Elizabeth Taylor, couple emblématique de la passion destructrice portée à la scène. Chez Norén, la mécanique est identique : l’Autre couple est à la fois miroir, terrain de projection et accélérateur de catastrophe.
III. La fonction de l’Autre couple dans l’économie amoureuse
Mais Norén introduit dans C’est si simple l’amour une opposition qui lui est spécifique. Dans Démons, le clivage opposait le couple de l’intensité destructrice au couple de la routine familiale défensive. Ici, l’opposition s’articule différemment : d’un côté, Robert et Alma, qui ont fait le choix exclusif d’un projet artistique commun, sans enfant, sans filet ; de l’autre, Hedda et Jonas, qui, malgré les failles de leur couple, ont fondé une famille, maintenu une maternité, préservé un espace de survie symbolique hors de l’art.
Cette opposition est le cœur de la pièce. Freud l’avait pressenti dans ses Nouvelles conférences sur la psychanalyse : « Le bonheur conjugal reste mal assuré tant que la femme n’a pas réussi à faire de son époux son enfant, tant qu’elle ne se comporte pas maternellement envers lui. » Alma n’est pas maternelle, elle est prédatrice, droguée au désir, à l’admiration du public, incapable d’apaisement. L’opposition entre la mère et la femme-artiste est ici radicale, sans compromis possible.
L’art et la jalousie peuvent fonctionner comme suppléances au non-rapport-sexuel, c’est-à-dire comme des manières de pallier l’impossibilité structurelle de la rencontre entre les sexes. Robert et Alma ont choisi l’art comme suppléance absolue. Ils se sont saccagés mutuellement pour ne pas sentir le vide, préférant le feu au froid du manque. Leur couple sado-masochiste fonctionne comme une anesthésie contre le néant, une compulsion de répétition qui rejoue sans cesse le même conflit sans jamais le résoudre. Robert n’a pas été le Pygmalion qu’il rêvait d’être pour Alma ; il est jaloux d’un poète homosexuel, son double haï au miroir, ce qu’il n’aura jamais été.
IV. Tomber hors du monde, mort sociale et suicide d’Alma
Ce qui rend la pièce véritablement vertigineuse, c’est sa démonstration que l’échec artistique n’est pas ici un événement parmi d’autres : c’est une mort. Robert et Alma n’ont pas construit la cloison élémentaire entre vie artistique et vie sociale, ils n’ont pas anticipé la nécessité de se ménager un espace de survie en cas de fin du succès. Leur identité tout entière s’est constituée de coordonnées symboliques liées à leur carrière. L’échec de la première les expose absolument nus, dépourvus de toute existence sociale.
Freud, dans Le Malaise dans la culture, cite un poète : « On ne peut pas tomber hors du monde. » Pourtant, c’est exactement ce que Norén met en scène : deux artistes qui tombent hors du monde. Le « laissé tomber » du président Schreber, ce Liegengelassen freudien, abandon par l’Autre, devient ici métaphore d’une décompensation. Ils sont désormais seuls. La mort d’Alma avant même la lecture de la critique est la conséquence logique de n’avoir jamais construit d’autre monde que celui de la scène et d’avoir ainsi, en Alma, une femme que Marguerite Duras eût dite « vue de toutes parts », sans intériorité propre, le spectateur ayant occupé toute sa psyché.
V. La scénographie, interpénétration du public et du privé
La mise en scène de Charles Berling accentue magistralement cette dissolution des frontières. Des spectateurs sont assis sur le plateau même, mêlés aux comédiens, brisant la séparation scène/salle. Ce dispositif n’est pas un effet : c’est une proposition théorique. Nous pénétrons littéralement dans l’appareil psychique des personnages. La frontière entre vie publique et vie privée, entre le moi et l’Autre, est abolie. Ce que la scénographie dit, c’est la maladie de notre société contemporaine : l’exposition permanente, la vie sous le regard de tous, l’impossibilité du for intérieur.
On rit énormément durant la pièce, surtout des outrances de Robert, de ses forces de destruction, de son goût du sacrilège et de la profanation. La cruauté des personnages atteint par moments une outrance presque comique. C’est ce que Norén a toujours su faire : mettre en scène la folie du quotidien avec une vérité si nue qu’elle en devient drôle, comme on rit dans la salle d’attente d’un cabinet de psychiatrie.
C’est si simple l’amour est une pièce essentielle, organique, angoissante, et profondément nécessaire. À voir de toute urgence.
Texte Lars Norén — Traduction Aino Höglund et Amélie Wendling — Adaptation Alain Fromager et Amélie Wendling — Mise en scène Charles Berling — Avec Charles Berling (Robert), Bérengère Warluzel (Alma), Caroline Proust (Hedda), Alain Fromager (Jonas) — Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris — Du 21 mai au 1er juillet 2026 — Vu le 23 mai 2026
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Autofiction (Amarga Navidad) — Pedro Almodóvar, 2026 Le cannibale se retourne sur lui-même

Raúl est un cinéaste culte en pleine crise créative. Lorsqu’un drame frappe l’une de ses plus proches collaboratrices, il s’en inspire pour écrire son prochain film. Il imagine Elsa, une réalisatrice en pleine écriture, dont le parcours refléte le sien. Les deux cinéastes deviennent les deux facettes d’un même personnage qui vont se confondre dans la scène finale. Mais jusqu’où peut-on aller pour raconter une histoire ?
Après « La Chambre d’à côté«
La Chambre d’à côté posait la question en creux, Almodóvar y regardait la solitude du créateur depuis une certaine hauteur. Autofiction supprime cette hauteur. Il revient en Espagne, dans sa langue, avec ses actrices historiques, et pose la même question, crue.
C’est peut-être son film le plus vrai. Il ne se protège plus derrière l’exubérance chromatique, ou sous l’ironie.
La mise en abyme comme dispositif clinique
Raúl se plonge dans l’autofiction pour surmonter sa panne d’inspiration, et s’inspire de sa propre vie, de son petit ami Santi et de Mónica, celle qui est son assistante depuis 20 ans.
Raúl ne vole pas des personnages fictifs — il vole des vivants. Des vivants qui lui font confiance. Et il les transforme en matière narrative sans leur demander leur accord, un accord qu’ils ne pourraient pas refuser puisqu’ils sont avalés par la fiction.
Cette frontière entre vie réelle et fiction met certains personnages hors d’eux. Monica va le comprendre dans une scène bouleversante.
Le petit autre lacanien
Lacan distingue le grand Autre — l’ordre symbolique, la Loi — du petit autre, le semblable réduit à sa fonction de miroir, jamais rencontré dans son altérité réelle. L’écrivain chez Almodóvar est condamné au petit autre ? Cependant que ce petit autre se dissout dans son personnage en puissance — un personnage fragmenté, découpé, réorganisé selon les besoins de la fiction. Un morcellement. L’autre réel disparaît derrière le personnage qu’il est devenu. Parfois simple morceau.
Dans Autofiction, ce mécanisme prend sa forme la plus vertigineuse : Raúl invente Elsa, qui invente à son tour ses propres personnages — des poupées russes où chaque couche nous éloigne un peu plus du vivant. L’écrivain ne préfère pas la fiction à la réalité par lâcheté. Il la préfère parce qu’elle lui obéit. Parce qu’elle ne résiste pas, ne souffre pas, ne réclame rien. Elle est l’espace de l’écriture où il peut aimer sans être dérangé par l’altérité. Paradoxalement. Toute puissance de l’auteur.
L’émotion comme leurre
Il faut se méfier des larmes qu’Autofiction provoque. Trois grands moments musicaux bousculent la narration : un strip-tease masculin sur le Libertango de Grace Jones, les larmes cathartiques de deux femmes sur La Llorona et Amarga Navidad de Chavela Vargas. Almodóvar sait faire pleurer. C’est l’un de ses talents les plus sûrs. Mais cette débauche émotionnelle une culpabilité, celle du meurtre d’âme.
Raúl prend. Il prend la douleur de son assistante, la vie de ses proches, les blessures de ceux qui lui font confiance — et il en fait de la matière. Et pour que nous ne le jugions pas, il nous fait le cadeau d’une émotion. Une compensation. Des larmes, de la musique, des corps qui souffrent avec grâce. Il nous rembourse en spectacle. Il nous fait pleurer pour nous faire oublier que nous regardons un homme qui n’aime personne de réel. Qui n’aime que ses personnages fictionnels. Et pendant que nous pleurons il nous regarde pleurer. Et il prend des notes.
La misanthropie comme aboutissement
Le créateur cannibale n’est pas misanthrope. C’est souvent le contraire. Il aime les autres avec une intensité particulière, précisément parce qu’il les regarde mieux que quiconque — leurs nuances, leurs contradictions, leurs profondeurs. C’est pour ça qu’il écrit.
Mais à force de transformer les proches en matière, de fragmenter les vivants en personnages, de préférer la version fictionnelle de l’autre à cet autre réel et subjectivé, l’écrivain finit par ne plus pouvoir regarder personne sans activer ce mécanisme de capture. La rencontre devient scannage, repérage. L’amitié devient documentation. L’amour devient collecte. Et les victimes progressivement, le sentent. Ils se retirent ou se soumettent avec une résignation qui est une complicité avec le lion.
La misanthropie de l’écrivain n’est pas une posture — c’est un résidu. La conséquence logique d’une vie passée à cannibaliser. Raúl est arrivé à ce point. On le voit dans sa façon d’occuper l’espace. Il est élégant, poli, urbain, chaleureux, mais il est seul au milieu des autres. Son rapport à l’autre n’est pas symétrique.
La perversité structurelle — Philip Roth en filigrane
Philip Roth l’avait dit avec une brutalité qui mérite d’être rappelée : un écrivain dans une famille, c’est la destruction de la famille 1C’est une citation de Czesław Milosz que Roth aimait répéter : « When there’s a writer in the family, the family is finished. » . Pas par malveillance — par essence. L’écrivain regarde là où les autres vivent. Il transforme là où les autres ressentent. Il archive là où les autres oublient.
Autofiction est le film où Almodóvar signe cet aveu. La mise en abyme lui permet de tout dire sans rien dire directement. Raúl est coupable à sa place. Elsa souffre à sa place. Et la structure en poupées russes n’est pas seulement un magnifique édifice narratif. Chaque couche de fiction supplémentaire est un pas de plus vers la solitude absolue.
La solitude comme destination
Amarga Navidad est devenu en France Autofiction. Une étrange traduction qui pourtant sonne juste. Noël amer parce que c’est la fête de la famille, de la transmission — et le créateur y est seul, même entouré. Autofiction parce que nommer ce qu’on fait ne le rend pas moins destructeur.
L’écrivain cannibale ne trouve pas la paix. Il ne peut se retenir d’écrire. Il continue. Il crée. Il vampirise. Il reste seul. La création ne guérit pas la solitude qu’elle produit. Elle la perpétue.
Almodovar ne nous aura jamais autant émus.
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Chez nos membres, séminaire de Georges Zimra : « Spectre » le 30 mai.

Samedi 30 mai à 14h
à l’Institut protestant de theologie (ITP)
83 BD Arago 75014 2eme etage
Spectres
Figure du réel le spectre releve d’ une altérité restée non symbolisee.
A partir de l iconographie du juif errant nous reprendrons les diverses déclinaisons de cette figure de Dreyfus aux protocoles des sages de Sion
Participation aux frais de location de salle 15 euros
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Robin Ormond et deux formidables Comédiens Français face au nihilisme de notre temps

Au Théâtre du Petit Saint-Martin jusqu’au 5 juillet, la Comédie-Française présente Séisme de Duncan Macmillan dans une mise en scène de Robin Ormond, avec Claire de La Rüe du Can et Jean Chevalier. Une pièce sur le désir d’enfant dans un monde en crise — ou plutôt : sur ce que la pensée écologique a accouché de Thanatos, et sur l’obstination de l’amour à résister quand même.
Ce que parler veut dire
Il y a, dans Séisme, quelque chose qui ressemble à une longue anamnèse. Une de ces séances tardives où la parole a fini par céder, où le sujet parle sans plus surveiller ce qu’il dit. On pense à une vieille femme que l’on reçoit en consultation, à l’aube de sa vie, et qui se raconte avec une franchise que les années ont rendue possible.

Duncan Macmillan, dramaturge anglais encore trop peu joué en France, a écrit avec Lungs — traduit ici en Séisme par Séverine Magois — une pièce dont la forme trompe son monde. Deux personnages dans les couloirs d’Ikea, une conversation sur le fait d’avoir ou non un enfant, des ellipses temporelles, des répliques qui se coupent. Sous ce chemin de couple, une archéologie du couple entre amour, lucidité et peurs. Car la question de l’enfant n’est pas vraiment la question. Elle est symptôme. Ce qui se joue, c’est la capacité ou pas de deux êtres à supporter ensemble l’indécidable — et à s’aimer quand même, ou à cause de ça.
L’écologie par Thanatos
La pièce capte quelque chose de précis dans l’air du temps : le nihilisme doux qui s’est installé dans une partie de la génération actuelle, cette mélancolie structurelle qui emprunte le vocabulaire de l’écologie pour formuler des questions qui sont, au fond, des questions sur le désir de vivre.
L’éco-anxiété, telle qu’elle traverse F et H, n’est pas seulement une préoccupation environnementale — c’est une forme contemporaine du rapport à la mort, un Thanatos qui s’avance avec les meilleures raisons du monde. Faire un enfant dans ce monde ? La question est vertigineuse. Croit on encore assez en la vie pour la transmettre.
C’est le combat contre le nihilisme qui est mis en scène. L’amour — même maladroit, même névrotique, même assiégé par les catastrophes annoncées — résiste sans triomphe mais par un entêtement irréductible, seule réponse possible au pessimisme de l’époque.

Le laboratoire de Robin Ormond
On avait été frappé, il y a peu, par Peu importe de Marius von Mayenburg que Robin Ormond avait mis en scène avec une rigueur et une intelligence du texte qui forçaient l’admiration. Séisme confirme qu’Ormond est un metteur en scène qui pense, qui construit, et qui sait se mettre au service d’une écriture sans pour autant disparaître derrière elle.
Le dispositif scénique est d’une efficacité redoutable. F et H évoluent derrière une paroi transparente, presque diaphane, dans une sorte de vitrine qui évolue imperceptiblement au fil de la représentation. Le public est mis en position de voyeur — position inconfortable mais contributive.
On observe ces deux êtres comme on observerait, dans un laboratoire, deux organismes soumis à une pression qu’ils ne comprennent pas. La progression des lumières — signées Manon Vergotte avec une sobriété exemplaire — accompagne le temps qui passe sans jamais l’illustrer.
Ormont construit un théâtre qui fait confiance au spectateur.

Deux interprètes au sommet
Et puis il y a Claire de La Rüe du Can et Jean Chevalier dont les performances méritent qu’on s’y arrête. Ils sont formidables — le mot est faible, mais c’est le bon. Ils portent un texte dont la difficulté n’est pas celle qu’on croit : il ne s’agit pas de mémoriser des répliques en cascade, mais de trouver et de tenir, pendant toute la durée du spectacle, ce point d’équilibre instable entre la chute et le jaillissement.
Ensemble, ils forment ce qu’un couple est : deux solitudes qui cherchent, dans l’autre, non pas une réponse, mais une raison de continuer à poser la question.
Une création à ne pas manquer.
Séisme Avec Claire de La Rüe du Can, Jean Chevalier. Mise en scène Robin Ormond — De Duncan Macmillan — Théâtre du Petit Saint-Martin, jusqu’au 5 juillet 2026. Crédit photos © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française. vu le 22 mai 2026
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